Pommes de terre 26 mars 2025

Retour en force du virus Y

Une recrudescence du virus Y au Québec menace l’approvisionnement en semences des producteurs de pommes de terre.

« Nous assistons actuellement à la présence marquée d’une souche nécrotique », confirme l’agronome Marie-Pascale Beaudoin, du MAPAQ. « Nous avions déjà eu à faire face à ce virus en 2011, mais cette souche est différente. Sa gestion est plus complexe. »

Les cultivateurs québécois ne sont pas les seuls à subir les affres de cette maladie. Les différentes souches de ce virus, nommé PVY, circulent dans toutes les régions du monde. C’est en partie à cause de lui si la France a connu une grave pénurie de semences pour certaines variétés, l’an dernier. En effet, il attaque non seulement la qualité visuelle de la pomme de terre, mais il réduit aussi les rendements de façon considérable. « De 20 % à 80 % », selon Mme Beaudoin.  

Certaines souches ne causent que des marbrures et des mosaïques sur le feuillage. Mais d’autres, plus agressives et néfastes, infligent aux tubercules différentes blessures dans leur chair, comme des nervures ou des craquelures annulaires, mentionne Marie-Pascale Beaudoin.

Trois raisons expliquent cette recrudescence au Québec, affirme Antoine Bédard, agronome à la coopérative La Patate Lac-Saint-Jean : la plantation par des cultivateurs de lots de semences trop contaminés, l’avènement de longs étés chauds propices au déplacement des pucerons et, enfin, la culture intensive de variétés sensibles au PVY. Tout particulièrement la Goldrush et plusieurs variétés de type Russet. 

« Une variété sensible peut voir son taux de contamination se multiplier par 10 au cours d’une même année », souligne-t-il. Il n’existe aucune manière d’éliminer cette maladie, poursuit M. Bédard : « Le mieux que l’on peut faire, c’est de limiter sa propagation en utilisant des traitements à l’huile minérale. Mais ces traitements sont extrêmement coûteux, néfastes d’un point de vue environnemental et leur efficacité est limitée. Le traitement des pucerons à l’aide d’insecticides donne également des résultats mitigés. »

L’efficacité de l’huile minérale est prouvée par plusieurs études, rétorque Mme Beaudoin. À l’inverse, son impact sur l’environnement n’est pas documenté. « Mais les effets de son application dans un champ nous préoccupent », convient-elle.

Ruptures de stock

Les conséquences du PVY peuvent être désastreuses, d’abord pour les semenciers, mais aussi pour toute la chaîne d’approvisionnement de la pomme de terre au Québec. En effet, pour éviter sa propagation, un lot de tubercules qui contient plus de 5 % de tubercules contaminés – 2 % dans les zones de culture protégée (ZPC) – doit être automatiquement écarté par les producteurs de semences, selon les normes gouvernementales.

Résultat : « Il arrive que nous n’ayons plus assez de volume pour répondre à la demande en semences de nos clients », explique Antoine Bédard.

Pier-Luc Bouchard, président du comité semences des Producteurs de pommes de terre du Québec

« C’est l’une des choses qu’on voit en ce moment », confirme Pier-Luc Bouchard, président du comité semences des Producteurs de pommes de terre du Québec (PPTQ). « Il y a des manques dans certaines variétés, surtout pour la transformation, comme celles pour les frites. Ce marché est en forte augmentation, mais il exige des variétés dont la semence est ­souvent plus difficile à produire. »

Pour pallier cette insuffisance, les producteurs cherchent à proposer des variétés similaires, mais qui ne correspondent pas tout à fait aux besoins de leurs clients. « On fait notre possible pour les accommoder, mais il y a des raretés à des endroits », reconnaît M. Bouchard.

Lourdes pertes financières

« Un lot de semences perdu à cause d’un taux de virus trop élevé, ça se chiffre en plusieurs dizaines de milliers de dollars, voire des centaines de milliers en pertes financières pour un producteur », estime Pier-Luc Bouchard.

Déjà, selon ce dernier, les coûts de production de la pomme de terre sont beaucoup plus élevés que dans les autres secteurs.

Nous avons beaucoup de travaux qui nécessitent beaucoup de main-d’œuvre dans les champs. Si on n’est pas capables de vendre notre production à la semence, ce qui représente sa plus-value, on encaisse une perte sèche.

Pier-Luc Bouchard, président du comité semences des Producteurs de pommes de terre du Québec

Il enchaîne : « Notre seule avenue est d’envoyer notre production sur des marchés commerciaux, que ce soit le marché de table ou le marché de transformation. Mais comme on n’a pas de contrat pour ces marchés, on se retrouve sur le marché libre à des moments qui sont plus ou moins opportuns. »

En termes clairs, « on est à la merci des ­acheteurs », résume M. Bouchard. Et sans compter l’importante baisse de rendement que fait subir le PVY au ­producteur de semences.

« Nous n’avons jamais fait le calcul à la PPTQ, mais une chose est certaine : la seule lutte contre ce virus fait augmenter beaucoup nos coûts de production en dépistage, ainsi qu’en produits biologiques ou chimiques pour traiter les pucerons qui sont les ­vecteurs de cette maladie », souligne-t-il.

Antoine Bédard, agronome à la coopérative La Patate Lac-Saint-Jean, dans un champ avec un producteur. Photo : Patate Lac-Saint-Jean

Solutions

La lueur d’espoir pointe néanmoins à l’horizon. Développées par le Consortium de recherche sur la pomme de terre du Québec, des variétés plus résistantes n’attendent plus qu’à être adoptées par les cultivateurs québécois. 

« Même s’il est parfois difficile de changer des façons de faire, ils doivent sauter dans le train et profiter du fruit de la recherche », fait remarquer Marie-Pascale Beaudoin.

Les agriculteurs doivent aussi apprendre à collaborer davantage entre eux, croit Antoine Bédard. « La gestion de la maladie doit être abordée de manière globale et non locale. Les producteurs ont tout intérêt à travailler en synergie, car la présence de plants infectés d’un champ a de fortes chances de contaminer les champs voisins. » 

L’agronome déplore l’octroi de dérogations dans les zones semencières qui permettent l’importation de semences provenant d’autres provinces. Ces permissions, dit-il, font peser un fort risque de pénurie sur les semenciers et sur toute la filière québécoise. 

« On voit ça d’un mauvais œil. On prône plutôt la philosophie de resserrer la biosécurité dans les zones de culture protégées plutôt que l’inverse », soutient-il. « Ces épidémies de PVY font en sorte que les producteurs se retrouvent sans semences à planter à court terme. Ils cherchent des solutions un peu rapides qui menacent la pérennité de la culture. C’est un couteau à double tranchant. »

« Il faut planter des semences au plus bas taux d’infection possible. C’est le nerf de la guerre », conclut-il.