Photomontage : Judith Boivin-Robert/TCN
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S'abonner maintenantUne ferme verticale commerciale de 10 étages produisant des légumes-feuilles à l’année à Napierville, en Montérégie, a démantelé ses installations l’automne dernier après seulement deux années de production.
Avant d’envoyer tout le matériel au parc à ferraille, l’ancien copropriétaire de la ferme hydroponique G.S.P.M., Sylvain Coallier, dit avoir essayé tous les types de légumes-feuilles, du bok choy aux fines herbes. « Les produits qui réussissent bien à pousser dans ces systèmes-là, ce sont des produits qui ne valent rien, comme le persil, le basilic et ces choses-là; les importateurs rentrent ça à coup de vans et ce n’est pas rentable. Il y a encore ben de l’ouvrage à faire pour que ce soit rentable », témoigne-t-il.
La plus grande source de frustration de M. Coallier provient du fait que, selon lui, le consommateur n’était pas au rendez-vous. Le gouvernement fédéral lui a octroyé une subvention de 845 000 $, sur un projet total de 8 M$.

À Montréal, les Fermes Urbaines ÔPlant ont déclaré faillite après avoir cessé leurs activités en juin 2024. L’entreprise tentait de commercialiser sa production de légumes-feuilles à grande échelle. « On a construit une usine pour se lancer dans le retail armés d’une entente d’exclusivité avec une grande bannière. Erreur! Trop gros, trop vite et pas assez de bras pour attaquer la commercialisation », ont indiqué les copropriétaires Guillaume et Jean-Philippe Salvas dans un courriel adressé au syndic de faillite.
D’autres éléments ont contribué à leur échec, mais les frères Salvas ont avoué n’avoir jamais été en mesure d’atteindre leurs cibles de rendement. « Le contrôle d’une production végétale dans un espace fermé est une science, un art que peu de producteurs verticaux ont réussi à maîtriser », ont-ils reconnu. La Financière agricole du Québec et le ministère de l’Agriculture du Québec figurent parmi les créanciers non garantis dans cette faillite.
Rappelons que La Terre a révélé, en février, que pour éviter la faillite, l’entreprise de production de fraises verticales Ferme d’Hiver avait été mise en vente après deux ans d’activité sans jamais atteindre la pleine capacité de production. Différents ministères et organismes gouvernementaux provinciaux ont investi plus de 32 M$ dans l’aventure.
« Le risque zéro n’existe pas »
Les aides financières octroyées à des fermes verticales par les deux paliers de gouvernement ont occasionné du mécontentement chez d’autres producteurs. Le cabinet du ministre de l’Agriculture du Québec, André Lamontagne, soutient avoir donné un « gros coup de barre » pour permettre à la province d’atteindre son objectif de doubler la production de fruits et de légumes. « En affaires, le risque zéro n’existe pas », mentionne le cabinet.
Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC) souligne que toutes les demandes reçues en vertu des programmes de subvention que le ministère rend disponible aux producteurs font l’objet d’un examen rigoureux. Toutefois, après avoir attribué les fonds, « AAC a peu ou pas de contrôle sur les activités de gestion et les décisions des propriétaires d’entreprise », précise-t-on par courriel.
Besoin d’investissements massifs
La pérennité des fermes verticales sera tributaire des investissements, croit le directeur scientifique du Laboratoire sur l’agriculture urbaine, Éric Duchemin, qui accompagne actuellement trois fermes verticales du Québec. « À l’époque, le gouvernement a beaucoup investi pour qu’on défriche les terres [du Québec]. Maintenant, les fermes [traditionnelles] peuvent être rentables parce qu’il y a du travail qui a été fait. Dans les fermes intérieures, on est à cette étape-là où on doit vraiment améliorer les technologies », affirme ce dernier.
À son avis, il faut vraiment avoir une puissance économique importante derrière l’entreprise pour qu’elle puisse traverser les premières étapes du démarrage dans un contexte où la concurrence est assez forte.

D’ailleurs, depuis l’ouverture, en 2024, d’une ferme verticale de la multinationale GoodLeaf à Longueuil, en Montérégie, l’installation du Québec est devenue la plus performante des trois de l’entreprise au Canada. « Ce succès relève d’une forte demande des consommateurs et des détaillants québécois pour des légumes-feuilles frais », a expliqué la porte-parole de GoodLeaf, Olga Muzyka.
Le président-directeur général de Vegpro International, en Montérégie, Anthony Fantin, qui a choisi d’opter pour une serre plutôt qu’une production verticale pour faire pousser des laitues à l’année, soutient que les entreprises nord-américaines de production verticale qui ont échoué jusqu’ici se considéraient comme des compagnies de technologies et non des entreprises agricoles. « La majorité des gens qui ont du succès en ce moment sont au moins munis d’une bonne équipe agronomique ou sont, à l’origine, des gens qui font partie de l’agroalimentaire. […] Je pense que l’agriculture en général est sous-estimée en ce qui concerne la difficulté de faire pousser quelque chose, indique M. Fantin. Je pense que la bulle technologique, la facette technologique, c’est une bulle, et c’est en train de tout doucement se dissiper. »
Certaines fermes verticales ont néanmoins su atteindre la rentabilité, comme AquaVerti à Montréal. Son cofondateur et copropriétaire Georges Aczam mentionne qu’aux États-Unis, la faillite, en 2023, de la première ferme verticale du monde, celle d’AeroFarms, au New Jersey, a rendu l’entreprise « plus forte que jamais » après avoir restructuré les autres fermes verticales qu’elle a développées en Virginie et dans l’État de New York. « Je pense que ce que tu vois aujourd’hui, c’est qu’il y a beaucoup de fermes qui ont commencé il y a dix ans, puis comme nous, ils ont commencé avec un certain design [qui], au fur et à mesure qu’ils ont opéré [et agrandi, ils l’ont transformé en] design complètement différent, beaucoup plus efficace, dit M. Aczam. Mais je pense qu’il y a certaines entreprises qui ont dessiné un canevas qui n’était pas modulaire et pas très flexible. »
Ce dernier n’est toutefois pas inquiet pour son entreprise. Celui qui produit sur l’équivalent de 10 hectares de légumes-feuilles à l’année estime être toujours en activité grâce à une stratégie de croissance très graduelle. Rappelons que l’entreprise a également eu l’appui financier de la famille Fontaine, qui a fait l’acquisition de 35 % des parts d’AquaVerti à l’automne 2024.