Relève 31 octobre 2025

Concentration des fermes : « Il va falloir mettre nos culottes! »

VAL-JALBERT – C’est dans le village fantôme de Val-Jalbert, où l’imposante école est vide et seuls les restes d’anciennes fondations de pierres permettent de deviner la présence de nombreuses maisons, que s’est tenue l’assemblée générale annuelle des agriculteurs de la région, venus sonner l’alarme de la disparition des fermes en raison de la concentration des entreprises. Ils ne veulent pas que les rangs et villages du Saguenay–Lac-Saint-Jean deviennent tous fantômes et, cette fois, ils ne montrent pas seulement du doigt l’achat de terre par les fonds d’investissement, mais aussi l’achat des petites et moyennes fermes par de plus grosses fermes.  

« C’est de valeur, car présentement, c’est beaucoup plus facile de démanteler une entreprise [agricole] que de la conserver et la transférer », dénonce Christian Taillon, qui vient de réussir à céder sa ferme laitière à son neveu et à un employé. Il agit présentement comme mentor en vue d’aider des agriculteurs sortants à trouver une relève plutôt qu’à embarquer dans cette tendance des fermes familiales démantelées et avalées par de plus gros joueurs. Selon lui, le sujet de la concentration des fermes est discuté trop mollement depuis une vingtaine d’années. « On a de la difficulté à affronter ce dossier-là au niveau de [l’Union des producteurs agricoles], car il y a toutes sortes de gens qui ont toutes sortes d’objectifs. Il va falloir, à un moment donné, mettre nos culottes et agir », lance-t-il. 

On privilégie le démantèlement des fermes plutôt que le transfert, déplore le producteur Christian Taillon.
On privilégie le démantèlement des fermes plutôt que le transfert, déplore le producteur Christian Taillon.

Au nord de Saguenay, le producteur d’œufs Nicholas Tremblay affirme également qu’il est temps de prendre le sujet de front. « Il n’y a pas de miracle. Si on laisse le libre marché prendre la place et faire en sorte que les terres deviennent un outil financier plus qu’un outil de travail, et si les actifs agricoles se vendent deux fois ou trois fois la valeur économique, eh bien, de la relève, il n’y en aura pas. Pas de relève non apparentée et de moins en moins de relève apparentée parce que des parents vont parfois préférer vendre, passer à la caisse et réclamer les millions. Mais si on veut réellement de la relève, il faut mettre des outils en place », clame-t-il, proposant par exemple d’offrir à la relève une plus grande pointe de tarte de la croissance des secteurs sous gestion de l’offre ou de diminuer le remboursement de taxes municipales aux grosses fermes pour mieux répartir ce budget vers les petites fermes et la relève.

Nicholas Tremblay fait partie des producteurs du Saguenay–Lac-Saint-Jean qui s’inquiètent de la concentration des fermes pour le futur de l’agriculture et des villages. Sa région réclame un vrai débat sur le sujet.

« Ce sera des discussions inconfortables et des décisions inconfortables, prévient-il, car pour l’être humain, dire qu’il accepte d’en prendre moins, ce n’est pas nécessairement naturel. Mais c’est notre rôle collectivement de se questionner pour savoir quel genre de Québec agricole on veut laisser à la prochaine génération », expose l’agriculteur de Saint-Ambroise.

Nicholas Tremblay n’est pas inquiet pour l’agriculture au Québec. « On a de très grands entrepreneurs, qui sont très débrouillards. L’agriculture va continuer et il ne manquera pas de nourriture. Mais ce qui m’inquiète, c’est par qui ça va être fait, car sans actions de la part du milieu agricole et du gouvernement, la concentration des fermes va s’intensifier et mener vers une inaccessibilité pour les jeunes qui veulent prendre la relève. » Photos : Martin Ménard/TCN
Nicholas Tremblay n’est pas inquiet pour l’agriculture au Québec. « On a de très grands entrepreneurs, qui sont très débrouillards. L’agriculture va continuer et il ne manquera pas de nourriture. Mais ce qui m’inquiète, c’est par qui ça va être fait, car sans actions de la part du milieu agricole et du gouvernement, la concentration des fermes va s’intensifier et mener vers une inaccessibilité pour les jeunes qui veulent prendre la relève. » Photos : Martin Ménard/TCN

Les membres de la Fédération de l’UPA du Saguenay–Lac-Saint-Jean ont voté une résolution, le 22 octobre, demandant un sommet national sur la question de la concentration des fermes et demandant aux fédérations spécialisées de mieux définir leur plan pour rendre leur production plus accessible à la relève. Le président, Jean-Thomas Maltais, s’inquiète de voir disparaître une portion des 1 100 fermes de sa région, ce qui aurait des conséquences sur la diversité du milieu agricole de même que sur la vitalité des municipalités. Il faut freiner les achats spéculatifs des terres même entre agriculteurs, dit-il. 

Un seul producteur a voté contre la résolution, disant que les gros joueurs ont amélioré des terres délabrées et qu’ils ont créé de la richesse en région. Jean-Thomas Maltais répond qu’il est en faveur de la réussite des grandes fermes, mais qu’il faut diminuer les aides gouvernementales qui leur sont accordées et les répartir entre les plus petites afin de permettre à celles-ci de rivaliser pour l’achat des terres. 

Il a convié les représentants de l’Abitibi-­Témiscamingue et du Bas-Saint-Laurent, notamment, à se joindre à leur volonté de freiner la concentration et, ainsi, d’en faire un mouvement national.  

Solutions proposées

Des intervenants du milieu agricole du Saguenay–Lac-Saint-Jean avancent différentes solutions pour renverser la tendance à la concentration des fermes et favoriser la création de nouvelles entreprises agricoles.

D’abord, diminuer les programmes de soutien du revenu aux grandes fermes. Par exemple, au-delà d’un certain nombre d’hectares possédés, les Agri et le Programme d’assurance stabilisation des revenus agricoles (ASRA) seraient amputés.

Idem pour le programme de remboursement de taxes municipales, qui pourrait être diminué au-delà d’un certain nombre d’hectares et même inaccessible aux très grands propriétaires de terre. L’argent serait redistribué par les mêmes programmes aux plus petites fermes et à celles en démarrage.

De plus, des mesures fiscales devraient encourager les agriculteurs qui veulent transférer leur entreprise et non la démanteler.