Acériculture 27 mars 2026

Le doute s’installe sur la saison des sucres

La coulée du 16 mars, qui a été un véritable déluge d’eau d’érable par endroits, demeurera dans la mémoire de nombreux acériculteurs. L’euphorie aura toutefois été de courte durée, car par la suite, les érablières de l’ensemble du Québec ont été plongées dans le froid, encore une fois. Tranquillement, les journées s’envolent sur le calendrier, et le doute s’installe, surtout chez les acériculteurs situés dans le sud du Québec, qui commencent à se demander si la saison 2026 se terminera avec une plus faible production de sirop d’érable.


Maude Beaudoin, Montérégie

Nombre d’entailles : 2 500
Fin de l’entaillage : 19 janvier
Première évaporation : 8 mars
Rendement en date du 25 mars : 1,1 lb/entaille
Objectif de rendement : 5 lb/entaille

Photo : Érablière aux quatre saveurs

« Nous sommes rendus à 1,1 livre à l’entaille. L’an passé, à pareille date, nous étions à 1,8 lb/entaille, ce qui représente un retard d’environ 40 % comparativement à l’an dernier », compare Maude Beaudoin, de l’Érablière aux quatre saveurs. Si le printemps n’est pas aussi productif qu’elle l’aurait espéré jusqu’à maintenant, elle n’oubliera pas de sitôt la coulée du 16 au 17 mars. « On a fait un record de sirop, avec 3,5 barils en une journée! Les arbres ont coulé toute la journée et toute la nuit; on a dû bouillir jusqu’à 2 h du matin, sinon nous n’aurions pas eu assez de place [de stockage d’eau d’érable] pour passer la nuit. Cela a vraiment testé nos installations au maximum. On a une pompe qui a brisé et, en 45 minutes, on l’a changée. Ce n’était pas le temps de perdre de l’eau! » décrit la jeune acéricultrice de Saint-Hugues. L’eau était particulièrement sucrée à près de 2,7 °Brix. La météo du lendemain de cette coulée divine leur a toutefois fait vivre l’enfer. Des vents violents ont causé une panne d’électricité durant 30 heures. Le réseau de tubulure, gorgé d’eau, a gelé, ce qui l’a rendu particulièrement vulnérable aux arbres et aux branches qui chutaient en raison des vents. Le maître-ligne a été brisé, de même que le   l électrique d’une station de pompage. « Après notre meilleure journée, ce fut un gros down », résume celle qui a tout réparé avec ses parents et un électricien.


Pierre-Luc Ferland, Estrie

Nombre d’entailles : 9 500
Fin de l’entaillage :19 février 
Première évaporation : 8 mars 
Rendement en date du 25 mars : 1,7 lb/entaille
Objectif de rendement : 5 lb/entaille

Photo : Pierre-Luc Ferland

« Comme ailleurs, la coulée de la Saint-Patrick [17 mars] a été très, très bonne. Un record, même! Une bonne coulée me donne normalement de cinq à six barils en 24 heures, alors que celle-ci m’a donné neuf barils en 20 heures. Mais à part de ça, c’est très tranquille. Je suis en retard d’environ 35 % par rapport à l’an passé », analyse Pierre-Luc Ferland, de l’Entreprise acéricole Ferland, située à Racine. Les douze derniers jours de mars s’annoncent froids et peu productifs, redoute-t-il. « Ce sont habituellement de belles semaines de sirop qui ne reviendront pas. Ce n’est pas super bon pour nous. Il ne faut pas lancer la serviette, mais avec avril, la chaleur s’en vient. Ça ne gèlera peut-être plus la nuit. Comme j’ai dit à mon père, on a 35 barils de fait. On vise à en faire 100, alors faudra de belles coulées, car on est loin du 100! » indique-t-il. L’eau est cependant sucrée à 2,2 °Brix et le sirop est très bon, se réjouit Pierre-Luc.


Mathieu Toupin et Andréanne Guilbert, Mauricie

Nombre d’entailles : 22 000
Fin de l’entaillage : 13 février
Première évaporation : 13 mars
Objectif de rendement : 5 lb/entaille

Photo : Érablières du Nord

« Ici, on n’a pas eu la coulée magique dont tout le monde parle. Ce n’est pas compliqué. On a zéro vraie coulée et zéro baril de fait. On commence à avoir hâte! Aujourd’hui, la température est montée à 2 °C. On a eu quelques gouttes [d’eau d’érable] pendant une heure. On ne peut pas appeler ça une coulée; ce n’est pas assez pour partir l’osmose. Et l’eau n’était pas sucrée, maximum 1,5 °Brix », expose Mathieu Toupin, dont l’érablière est située à Trois-Rives. L’acériculteur ne perd pas espoir. « On a encore deux pieds de neige. À un moment donné, on ne passera pas à côté; ça va fondre. Et quand ça va décoller, je crois que ça sera intense. Je prends des forces, car je crois qu’après Pâques, nous aurons un gros 15 jours de coulées », anticipe l’acériculteur, qui surveille à distance son érablière à partir des caméras qu’il visionne sur son téléphone.


Frédéric Marinier, Laurentides

Nombre d’entailles : 32 000
Fin de l’entaillage : 20 février 
Première évaporation : 7 mars 
Rendement en date du 25 mars : 1,53 lb/entaille
Objectif de rendement : 5 lb/entaille

Photo : Frédéric Marinier

« On a eu une méchante bonne coulée, et l’eau était vraiment sucrée, à près de 3 °Brix à notre site d’Oka et 2,5 °Brix à Mirabel. On a ramassé [cinq litres] d’eau à l’entaille et fait [4 209 litres] de sirop en 16 heures », décrit Frédéric Marinier, qui possède avec sa conjointe, Vanessa Bowes, une entreprise acéricole sur deux sites. Il n’a pas perdu d’eau, assure-t-il, « mais on commençait quasiment à avoir hâte que ça gèle vers 4 h le matin, car on ne fournissait pas, et on aurait peut-être laissé couler de l’eau par terre », estime-t-il. Après ce déluge d’eau d’érable, les arbres se sont taris en raison du froid. « Demain [le 26 mars], ça devrait couler. On se   e là-dessus pour en faire un peu, car après, ça repart sous le point de congélation le jour. À ce temps-ci de l’année, les journées qu’on ne produit pas, ce sont des journées perdues. Ça peut tourner vite. Les bourgeons des érables rouges commencent déjà à gonfler. J’ai parlé avec des producteurs et le doute s’installe. Mais il sufit de pogner quatre ou cinq jours de grosses coulées pour rattraper notre moyenne », nuance-t-il, spécifiant que la situation est stressante, car chaque acériculteur veut produire davantage pour rentabiliser ses investissements, et il importe de produire de bons volumes pour regarnir la réserve mondiale de sirop d’érable.


Weena Beaulieu, Bas-Saint-Laurent

Nombre d’entailles : 46 500
Fin de l’entaillage : 23 février
Première évaporation : 12 mars
Rendement en date du 25 mars : 0,16 lb/entaille
Objectif de rendement : 5 lb/entaille

Photo : Weena Beaulieu

« On avait déjà sept barils de fait et la grosse coulée du 16 au 17 nous a permis d’en faire une dizaine d’autres. On a déjà vu une coulée plus abondante, mais ce qui est particulier avec celle-ci, c’est qu’elle a duré près de 36 heures », relate l’acéricultrice, qui possède avec son frère Yvan 1 200 hectares de forêt à Biencourt. Après cette coulée mémorable, la production est tombée à plat. « On a recueilli un peu d’eau depuis, mais même pas assez pour partir l’évaporateur. On réfrigère le concentré pour le bouillir plus tard. Mais ils annoncent -21 la nuit dans deux jours; ça ne coulera pas avant un moment. Quand on regarde ça, ce ne sera pas avant le début avril qu’on pourra bouillir. Si [les coulées] décollent à Pâques, nous serons corrects, car notre gros mois, c’est avril », souligne-t-elle. Le sirop produit les 16 et 17 mars affiche un merveilleux goût d’érable, glisse Weena. Cette dernière profite des jours plus calmes pour embouteiller et transformer ce sirop. « En y goûtant, on a fait : « Whoo! » Les saveurs et les aromes sont très intéressants! » s’exclame-t-elle.