Portraits 9 janvier 2026

Ferme Joviane : une passion pour la santé des sols

Solidement établie dans la petite municipalité de Saint-Narcisse, en Mauricie, depuis trois générations, la Ferme Joviane exploite quelque 435 hectares, soit 420 en grandes cultures et une quinzaine en production maraîchère. Reconnue pour une qualité de produits dont elle est fière, la famille Hervieux-Cossette l’est aussi pour sa capacité d’explorer de nouvelles approches et de s’adapter.

Lawrence et son père Jocelyn Cossette misent sur des standards de qualité élevée dans l’ensemble de leurs productions.
Lawrence et son père Jocelyn Cossette misent sur des standards de qualité élevée dans l’ensemble de leurs productions.

C’est cette curiosité d’expérimenter, combinée à un profond souci du respect de la terre, qui a mené la ferme à prendre un virage déterminant, il y a 15 ans. Jocelyn Cossette évoque ici l’expérience de deux mauvaises cultures, en 2008 et 2009, qui l’ont amené à reconsidérer ses méthodes. « J’avais acheté une terre contiguë à celle que j’utilisais en grandes cultures depuis plusieurs années. Cette terre était en rotation de luzerne », relate l’agriculteur, qui dirige l’entreprise familiale avec sa conjointe Viviane Hervieux et ses enfants, Lawrence et Alexandre. « À la récolte, on a constaté que le retour de ce champ était largement meilleur que pour celui où j’utilisais la charrue. Ça a allumé des lumières », avoue Jocelyn, qui a pris le virage « anticompaction » en 2010. 

« Dans l’objectif d’optimiser les rendements, on a cherché à mieux rentabiliser le nombre d’hectares qu’on faisait », renchérit Lawrence.

Pour réaliser ce virage anticompaction, on s’est tournés vers l’agriculture de précision, la diminution de la circulation dans le champ, l’utilisation de la déchaumeuse et de la sous-soleuse, le travail réduit et l’implantation de cultures de couverture.

Lawrence Cossette

« En se décomposant, l’engrais vert augmente la matière organique », observe pour sa part Jocelyn. « En 2009, notre taux de matière organique avoisinait le 2 [%]. Là, on est à 4,6. Comme la matière organique capte le CO2, on fait d’une pierre deux coups, pour l’environnement et pour nos rendements », résume-t-il. Une proportion de 90 % de la matière organique de la ferme provient de ses engrais verts et de l’ajout de 2 500 à 3 500 tonnes de boues de papetière annuellement. 

« On fait des tests chaque année », poursuit Jocelyn. « Par exemple, on a fait un semis de soya sur un retour de blé avec engrais vert, comparativement à un retour de maïs-grain. L’émergence a été plus rapide dans le retour de culture de couverture, et le rendement supérieur aussi. Donc, c’est la bonne méthode », affirme l’agriculteur.

Pour son volet grandes cultures, la Ferme Joviane pratique différentes rotations de maïs, de blé et de soya sur 435 hectares.
Pour son volet grandes cultures, la Ferme Joviane pratique différentes rotations de maïs, de blé et de soya sur 435 hectares.

Des rotations – et une technologie – intelligentes

La réduction du travail de sol et l’apport d’engrais vert, combinés à une rotation intelligente des cultures, participent à l’efficacité de l’approche. « Dans notre rotation maïs-soya-blé, suivant la récolte du blé en août, on essaie de semer rapidement un engrais vert », explique Alexandre, qui pilote le volet grandes cultures de l’entreprise. « On a choisi un mélange radis-trèfle, qui va s’enraciner au sol immédiatement après la récolte. Ça fait une belle culture au sol qui nous amène une belle biodiversité, ce qui permet de diminuer l’investissement en engrais pour l’année suivante », précise le jeune producteur. 

« Dans certains champs où on ne voit pas la nécessité de mettre du maïs-grain, on ira avec du soya-blé et céréales. On n’y va pas systématiquement maïs-soya-blé, mais il y a toujours une rotation. Aussi, le poids de la machinerie est imposant : quand on peut récolter dans des conditions plus sèches, avec un sol en santé, ça limite la compaction », ajoute-t-il, insistant cependant sur le fait qu’un producteur doit être ouvert à investir dans des technologies performantes. « Nos tracteurs ont des systèmes de guidage et permettent l’installation d’outils de la bonne dimension. Les semis, l’engrais chimique et les produits phytosanitaires sont contrôlés par le système GPS. Juste en engrais, on économise plusieurs milliers de dollars : ça compense vite l’investissement initial dans la précision des écrans », raisonne Alexandre, soulignant également l’importance du nivellement et d’un drainage adéquat. 

La Ferme Joviane a récolté 10,8 t/ha de maïs-grain en 2024 pour une zone de 2 300 UTM.
La Ferme Joviane a récolté 10,8 t/ha de maïs-grain en 2024 pour une zone de 2 300 UTM.

Des standards de qualité plus verts 

Membre de la première cohorte Agriclimat, la Ferme Joviane a aussi rejoint en 2024 Laboratoire vivant – Racines d’avenir, un programme qui soutient les agriculteurs dans le déploiement de solutions pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES). L’étude se penche notamment sur différentes formulations d’engrais. « Pour le maïs, on a appliqué en post-levée un engrais enrobé d’un inhibiteur d’uréase. Cela limite les pertes d’azote, ce qui a réduit nos émissions de 44 % », mentionne Jocelyn. « Nous sommes beaucoup sollicités par les organismes de recherche », ajoute en riant cet agriculteur curieux, passionné par « les petites tentes » qui se multiplient sur ses parcelles.

De 2 500 à 3 000 tonnes de boues de papetière sont répandues annuellement.
De 2 500 à 3 000 tonnes de boues de papetière sont répandues annuellement.

En marge de son intérêt pour la recherche, la ferme se distingue aussi pour la qualité de ses productions de niche. Jocelyn et Alexandre ont d’ailleurs obtenu la certification Sélect pour leurs semences de blé et de soya. « C’est un statut qui permet de multiplier des semences de qualité supérieure pour d’autres semenciers et producteurs », explique Jocelyn. La production d’une belle tige de paille représente une autre source de revenus pour l’entreprise, qui a obtenu pour ce créneau un rendement de 4,1 t/ha en 2025.

Des sols en santé, pour la pérennité

Chez les Hervieux-Cossette, la santé des sols est une affaire de fierté personnelle. « Rien ne me rend plus heureux qu’un beau petit tapis vert bien égal à l’émergence », confie Alexandre. « En production de semence, le taux de germination doit atteindre 85 %. Plusieurs facteurs peuvent influencer ce résultat, comme une levée inégale, par exemple dans le blé », intervient son père. Autant d’éléments qui motivent la Ferme Joviane à faire de l’optimisation de sa ressource première son engagement à long terme. 

Alexandre Cossette et son père ont obtenu la certication Sélect pour leurs semences de blé et de soya.
Alexandre Cossette et son père ont obtenu la certication Sélect pour leurs semences de blé et de soya.

« Pour nous, l’amélioration de la structure de sol, gérer le pH, la matière organique, les éléments mineurs, le drainage et le nivellement, c’est la priorité, pour que notre sol produise plus sans se dégrader », mentionne Alexandre. « On veut aussi rester à l’affût des nouveautés, pour évoluer dans la diversité, tout en surveillant nos émissions de GES. C’est ce qu’on veut pour les générations futures », conclut Lawrence.