Météo 30 septembre 2025

Une année d’irrigation intensive qui coûte cher

La longue période de sécheresse de l’été, couplée à d’intenses épisodes de canicule, a fait bondir les coûts d’irrigation à des niveaux rarement observés chez bon nombre de maraîchers du Québec. Si l’arrosage permet généralement d’obtenir des rendements profitables, la pratique risque de coûter de plus en plus cher avec le temps, dans un contexte de changements climatiques, de compaction des sols et de prix des équipements qui augmente.

Le maraîcher Yohan Perreault, qui cultive près de 200 hectares de légumes à Notre-Dame-de-Lourdes, dans Lanaudière, irriguait encore ses carottes, à la mi-septembre, après deux mois et demi de branle-bas de combat au champ pour protéger ses récoltes d’un été de rare pluie et de grande chaleur. Normalement, avec le bon dosage de précipitations, à peine deux semaines d’arrosage sont suffisantes sur ses cultures de choux, d’oignons, de choux plats, de choux nappas et de betteraves pour obtenir les rendements souhaités. Mais cette année, l’irrigation tous les trois jours, sur toutes ses terres, pendant plus de deux mois, a été nécessaire. À la mi-septembre, alors que la saison n’était pas terminée, il estimait avoir dépensé environ 70 000 $ en diesel pour alimenter ses systèmes d’irrigation, soit plus du triple de ce que ça lui coûte en moyenne. « Bien souvent, les choux, on ne les irrigue pas. Les carottes non plus, parce que la pluie suffit, mais cette année, il a fallu tout arroser. Ç’a été trop chaud, trop sec, trop longtemps », exprime le propriétaire de la ferme Produits Mont-Blanc.

Madeleine Zumstein

Plusieurs autres maraîchers ont vécu un scénario semblable. Dans les terres noires de la Montérégie, à Sherrington, Madeleine Zumstein a calculé avoir déboursé 35 000 $ de plus qu’une année de précipitations normales en diesel pour irriguer et en salaire pour la main-d’œuvre consacrée à la tâche. Normalement, ces deux postes de dépenses lui coûtent plutôt 7 000 $ parce qu’elle n’a presque pas besoin d’arroser ses cultures de coriandre et d’oignons verts semées sur 36 hectares.

« Vu que c’est semé, ma coriandre va passer environ 40 jours au champ jusqu’à la récolte, et en dedans de ces 40 jours-là, il finit toujours par y avoir de la pluie. L’oignon vert, c’est à peu près 70 jours durant lesquels il peut se passer bien des affaires aussi. Mais cette saison, il y a eu plusieurs semis qui ont passé 70 jours en sécheresse », témoigne la copropriétaire de la ferme La Production Barry. 

Photo : Jean-Marie Zumstein

Comme tous les maraîchers avec qui La Terre s’est entretenue pour ce dossier, un producteur de Saint-Michel, Olivier Barbeau, précise qu’au-delà du manque de pluie, les longs épisodes de canicule ont été particulièrement pénibles pour les cultures, forçant une irrigation plus intensive qu’à l’habitude. « La plante, quand elle sort et qu’elle a un pouce, si elle n’a pas d’eau et qu’il fait chaud, avec la terre noire, ça fume. Donc on a été obligés d’irriguer pour abaisser la température du sol aussi. C’était trop chaud, c’était fou », raconte le copropriétaire des Terres maraîchères Barbeau, en Montérégie.

Après avoir consulté ses factures, il évalue que ses coûts de carburant ont été de 30 % plus élevés qu’à l’habitude, en juillet et en août, en raison de l’arrosage sans relâche qui a été requis sur de plus grandes surfaces et à tous les stades de croissance de ses plants d’oignons verts, de coriandre, d’aneth, de radis, et d’épinards, du semis jusqu’à la récolte. Normalement, il n’arrose qu’après avoir semé. 

À Saint-Jacques, dans Lanaudière, André Brisson affirme ne jamais avoir irrigué autant sur plus de 200 hectares de terres, où poussent notamment des oignons, des pommes de terre, des betteraves, des carottes et des navets. « D’habitude, c’est un passage ou deux dans l’année, mais là, c’était plus 6-7 passages », témoigne-t-il.

André Brisson affirme ne jamais avoir irrigué autant ses terres. Photo : Caroline Morneau/TCN

Un été qui risque de se répéter

Le professeur Jean Caron de l’Université Laval, qui a dirigé une chaire en irrigation de précision et en conservation des sols organiques, explique que les maraîchers préfèrent les années de sécheresse à celles d’excès d’eau parce qu’ils sont bien équipés et que l’irrigation leur permet généralement d’obtenir des rendements profitables. Par contre, dans un contexte de changements climatiques, où le sol tend à se dégrader et à devenir de plus en plus compact sous le poids de la machinerie, il estime que les besoins en irrigation ne feront qu’augmenter dans le futur et qu’ils coûteront de plus en plus cher. Les étés comme celui que viennent de vivre plusieurs producteurs risquent d’être de plus en plus fréquents, surtout si rien n’est fait pour préserver la santé des sols. 

« Plus le sol s’affaisse et se compacte, plus les racines se limitent à une zone petite. Ça revient exactement à cultiver dans un pot de plus en plus petit. Résultat, il faudra mettre de l’eau en plus petites doses à la fois, mais beaucoup plus fréquemment. Ce n’est pas une bonne nouvelle. Ça veut dire plus de dépenses d’irrigation et plus de gestion d’irrigation aussi », prévient-il, rappelant par la même occasion que les ressources en eau ne sont pas illimitées.

D’où l’importance, selon lui, d’adopter des pratiques visant à améliorer la structure de sol et à limiter la compaction, qui feront en sorte que la terre conserve mieux l’eau de pluie, à long terme, et dépende moins de l’irrigation. 

À la ferme Produits Mont-Blanc, Yohan Perreault raconte que deux de ses employés ont travaillé 80 heures par semaine, pendant deux mois, seulement pour gérer l’irrigation. Malgré tous ces efforts, le producteur estime avoir perdu près 1 M$ de choux et de choux nappas, plus sensibles à la chaleur. En revanche, il a sauvé ses carottes et ses oignons. Photo : Gracieuseté de Yohan Perreault

À la ferme Produits Mont-Blanc, Yohan Perreault raconte que deux de ses employés ont travaillé 80 heures par semaine, pendant deux mois, seulement pour gérer l’irrigation. Malgré tous ces efforts, le producteur estime avoir perdu près 1 M$ de choux et de choux nappas, plus sensibles à la chaleur. En revanche, il a sauvé ses carottes et ses oignons. Photo : Gracieuseté de Yohan Perreault

Des équipes qui ont couru tout l’été

Au-delà des coûts de diesel, tous les maraîchers avec qui La Terre s’est entretenue racontent avoir payé plus d’employés qu’à l’habitude et plus d’heures pour la régie de l’irrigation. Des équipes consacrées entièrement à l’installation des systèmes et au déplacement des équipements d’un champ à l’autre ont couru tout l’été, parce que l’arrosage devait se faire sans relâche et sur de plus grandes surfaces qu’à l’habitude. Une surveillance accrue de leur part, de jour comme de nuit, était aussi nécessaire pour s’assurer que tout se passait bien et qu’il n’y avait pas de bris. « J’avais une équipe qui ne faisait que ça. D’habitude, tu vois ça dans les grosses fermes, mais moi, avec mes 300 acres, ce n’est vraiment pas habituel », témoigne notamment Catherine Lefebvre, copropriétaire de la ferme Les maraîchers L&L, à Saint-Michel en Montérégie.