Actualités 5 septembre 2025

Un rêve qui tourne au cauchemar

En quittant l’aérodrome de Casey, le 31 août, l’ancien producteur de grandes cultures Alain Godin était loin de se douter qu’il ne reverrait pas vivants son fils, Jean-Pier Godin, et sa conjointe, Valérie Fortier, emportés par un accident d’avion ultraléger ce soir-là. 

La longue fin de semaine s’annonçait belle en Haute-Mauricie. Jean-Pier Godin, producteur de grains de semences pedigree à Sainte-Eulalie, dans le Centre-du-Québec, était fier de pouvoir se rendre au rassemblement annuel d’aviation de l’aérodrome de Casey dans son propre aéronef. Mordu d’aviation depuis cinq ans, c’était la première fois qu’il s’y déplaçait ainsi.

Il avait eu ses licences le printemps précédent et avait proposé à sa conjointe, Valérie Fortier, productrice laitière de Saint-Valère et présidente des Agricultrices du Québec, de l’accompagner à bord. Son père, l’une de ses trois adolescentes et le copain de cette dernière les ont rejoints au rassemblement en camionnette (pick-up). Ils ont parlé d’aviation et ont profité d’une belle soirée en bonne compagnie. « Dimanche matin, Jean-Pier s’est levé, il nous a fait à déjeuner. Ç’a été très bien. Ç’a été une très belle fin de semaine qu’il a eue », témoigne Alain Godin. Les sanglots étranglent souvent la voix de l’ancien producteur durant l’entrevue accordée le 4 septembre. Sa fille Mireille, à ses côtés, reprend alors le flambeau. 

Dimanche, les membres de la famille arrivés par voie terrestre ont quitté l’aérodrome vers 15 h avec environ 4 h 30 de route à faire pour revenir à la ferme. Le couple, en avion, devrait mettre un peu plus de deux heures pour les rejoindre à Sainte-Eulalie. Sur le chemin, toutefois, les passagers du véhicule sont informés qu’un incident est survenu sur la piste. « Un incident, pour moi, ce n’était pas grave », dit M. Godin, qui était loin de s’imaginer que le malheur s’abattait sur sa famille. « Quand on est arrivés ici, l’avion n’y était pas. On a compris. » 

Vers 17 h, bon nombre de témoins présents à l’aérodrome ont vu s’écraser l’aéronef dans lequel le couple venait de prendre place. L’incendie qui s’est déclaré par la suite a rapidement été maîtrisé. Les deux corps ont été récupérés en soirée, a précisé la Sûreté du Québec (SQ). Au moment d’écrire ces lignes, la SQ et le Bureau de la sécurité des transports du Canada menaient des enquêtes afin de déterminer les causes de l’accident.

Après ça, tu as la police qui débarque, puis qui vient te l’annoncer, et c’est là que la Terre arrête de tourner, que les enfants s’écroulent, que les parents s’écroulent. Ç’a été la fin du monde.

Mireille Godin

Bien connus

Le couple se fréquentait depuis près de deux ans. Âgés de 41 et 42 ans, les deux producteurs avaient chacun trois adolescents, Valérie Fortier était notamment connue en raison de ses 15 années d’implication syndicale sur les scènes locale, régionale, spécialisée et à titre de présidente des Agricultrices du Québec. « J’ai toujours pensé que c’est en donnant son opinion qu’on peut faire bouger les choses. C’est ce qui me motive, et c’est ce qui fait que je m’investis pour donner une voix aux milliers d’agricultrices du Québec. Je souhaite qu’on les entende et qu’on les voie pour que les choses évoluent », disait-elle dans une entrevue accordée à l’Union des Agricultrices Wallonnes, en Belgique, en 2024. 

Jean-Pier Godin était l’un des plus importants producteurs de grandes cultures de sa région. Il cultivait plus de 1 133 hectares et possédait un centre de grains. « C’était un avant-gardiste qui avait toujours deux-trois coups d’avance », indique Marie-Philippe Frenette, d’Agrocentre Technova à Nicolet, qui l’a accompagné aux champs pendant de nombreuses années.  

« Jean-Pier n’était pas quelqu’un qui voulait être trop vu, mais il donnait beaucoup, indique sa sœur Mirelle. Ils disent qu’on récolte ce que l’on sème, mais il avait semé de quoi de beau, puis là, on a les récoltes de tout ce qu’il y a de semé, non seulement du côté agricole, mais du côté humain. Là, tout le monde qui nous supporte, toute l’aide, puis l’amour qu’on reçoit, c’est une partie de notre récolte d’automne. »

Une communauté mobilisée

Depuis l’accident, famille, amis et voisins se relaient pour apporter de la nourriture, du soutien psychologique et de l’aide à la ferme des deux familles endeuillées. 

Une cellule de crise a été mise sur pied par la Fédération de l’Union des producteurs agricoles (UPA) du Centre-du-Québec afin de répondre aux besoins de ces familles. L’organisme Au cœur des familles agricoles a été dépêché sur les lieux, mentionne la présidente de la fédération régionale de l’UPA, Julie Bisonnette, qui soutient qu’un fonds pour la santé psychologique a permis de défrayer les coûts afin qu’une coopérative de remplacement de la main-d’œuvre puisse traire les vaches de Valérie Fortier. « On essaie le plus possible de répondre à leurs besoins urgents, mais ce qui me préoccupe, c’est de savoir si les familles seront entre de bonnes mains sur le long terme », dit-elle.