Recherche 2 mai 2025

Pièges à phéromones : des alliés dans la lutte aux vers fil-de-fer

Au cours de la dernière décennie, on a beaucoup entendu parler des vers fil-de-fer comme des ravageurs majeurs des grandes cultures, notamment en raison de leur impact en début de saison. On a aussi beaucoup entendu parler de leur gestion par l’utilisation des traitements de semences. Mais les données de surveillance et les résultats de projets de recherche menés au Québec ont montré que les vers fil-de-fer ne seraient problématiques que dans moins de 10 % des champs.

La réglementation sur l’utilisation des traitements de semences a évolué et le premier objectif du Plan d’agriculture durable du gouvernement du Québec est de réduire l’utilisation des pesticides. Pour lutter contre les vers fil-de-fer, plusieurs solutions de rechange aux pesticides existent, mais elles sont encore méconnues ou sous-utilisées au Québec. Depuis 2017, l’équipe de biosurveillance du Centre de recherche sur les grains (CÉROM) s’intéresse à plusieurs de ces méthodes, dont les champignons et nématodes entomopathogènes (c.-à-d. qui s’attaquent uniquement aux insectes) pour lutter contre les vers fil-de-fer et les pièges à phéromones pour capturer les taupins, le stade adulte des vers fil-de-fer. Cet article traitera uniquement des pièges à phéromones et des résultats que nous avons obtenus au cours de nos projets de recherche.


Principe de fonctionnement d’un piège à phéromones. 

Vers fil-de-fer et taupins

Les vers fil-de-fer sont le stade larvaire des taupins, des coléoptères qui sont aussi appelés respectivement wireworms et click beetles en anglais. Au Canada, on estime qu’il y aurait une trentaine d’espèces de taupins potentiellement dommageables pour les cultures au stade larvaire. Au Québec, neuf genres de vers fil-de-fer ont été identifiés, dont quatre sont considérés comme potentiellement dangereux pour les grandes cultures. La gestion de ces insectes peut être complexe. En effet, au printemps, les adultes s’accouplent et les femelles pondent leurs œufs dans des sols généralement légers et avec un haut taux de matière organique. Après l’éclosion, les vers fil-de-fer vont traverser plusieurs stades larvaires pendant une période qui s’étend d’un à six ans selon l’espèce. C’est pendant toutes ces années que les vers fil-de-fer font des va-et-vient dans le sol. Chaque année, les vers fil-de-fer sont présents en surface, essentiellement au printemps, pour s’alimenter sur les grains en germination et les jeunes plantules. Ils passent le reste de leur développement enfouis profondément (jusqu’à 60 cm). Les adultes, eux, ne vivent que quelques semaines à quelques mois à la surface du sol.

Espèces d’Agriotes présentes au Québec et dont les phéromones ont été identifiées.

Pièges à phéromones

De nombreux insectes, incluant les taupins, produisent des phéromones qui sont des substances chimiques naturelles et volatiles, produites par les femelles pour attirer les mâles, notamment lors de l’accouplement et en vue de la reproduction. Des techniques permettent d’extraire et d’isoler les composés chimiques responsables de cette attraction. Ils sont ensuite utilisés pour créer des leurres synthétiques qui imitent les signaux chimiques produits par les femelles.

Souvent, les phéromones sont très spécifiques à chaque espèce. Elles peuvent être utilisées pour effectuer de la confusion sexuelle en perturbant la recherche des femelles par les mâles. Les phéromones peuvent aussi être insérées dans un piège, afin d’y attirer et capturer les mâles. Cela est notamment utile pour surveiller de nombreux insectes, mais cette technique peut aussi être employée pour effectuer des captures de masses des ravageurs. C’est cette voie que nous privilégions pour la gestion des vers fil-de-fer, notamment en capturant les taupins adultes entre le moment où ils émergent et celui où ils s’accouplent.

Comment utiliser les pièges à phéromones pour capturer les taupins?

Au Canada, une équipe d’Agriculture et Agroalimentaire Canada en Colombie-Britannique a développé un piège-fosse, le Vernon pitfall trap, spécifiquement conçu pour capturer les taupins. Ces pièges sont constitués d’une base, d’un pot collecteur et d’un couvercle. Ils sont installés très tôt au printemps, avant même les semis. Il a été observé que les taupins sont souvent actifs au moment de la floraison des pissenlits. L’installation ne prend que quelques instants par piège. La base est installée en creusant un trou dans le sol à l’aide d’un plantoir à bulbe. On y insère ensuite le pot collecteur et le couvercle est placé au-dessus des pièges pour éviter qu’ils soient remplis lors d’intempéries, mais aussi qu’ils soient perturbés par des animaux. Le leurre qui mime la phéromone est placé dans le couvercle des pièges. Il est bien important de savoir quelles espèces de taupins sont présentes dans les champs pour bien sélectionner la ou les phéromones adéquates à utiliser. En général, les pièges sont placés dans les bordures enherbées des champs, puisque ce sont des refuges pour les taupins, pour s’alimenter et pour pondre. Les pièges peuvent être installés à une distance de 10 m les uns des autres, notamment dans des secteurs où les vers fil-de-fer causent des dommages pour les cultures. Les pièges sont généralement visités une fois par semaine pour être vidés et pour éliminer les taupins capturés. La phéromone est efficace pour 6 à 8 semaines consécutives et il n’est donc pas nécessaire de la remplacer pendant toute la durée du piégeage.

Quels sont les résultats obtenus avec ces pièges au Québec?

Les premières années où nous avons testé ces pièges, nous avons utilisé des phéromones d’Agriotes, des espèces de taupins présentes et dommageables en Europe. Nous avons capturé des dizaines, voire des centaines de spécimens chaque année, incluant des Agriotes, mais aussi d’autres espèces comme le taupin trapu, Hypnoidus abbreviatus. Toutefois, les espèces présentes au Québec ne sont pas les mêmes qu’en Europe. Nous avons donc collaboré avec Dr Wim van Herk (AAC Agassiz) et Dr Gerhard Gries (Simon Fraser University), afin d’identifier spécifiquement les phéromones des espèces présentes au Québec. Les travaux que nous avons menés ont permis d’identifier deux espèces indigènes d’Agriotes (Agriotes mancus, Agriotes pubescens) et leurs phéromones. Par ailleurs, nous avons mis en évidence pour la première fois la présence d’une espèce envahissante au Québec, Agriotes sputator. Nous avons également utilisé des phéromones de Limonius et mis en évidence que l’espèce majoritaire est Limonius agonus.

En plus d’identifier les espèces présentes au Québec, ces nouvelles phéromones ont été utilisées dans plusieurs champs situés dans différentes régions agricoles au Québec. Les captures ont été très abondantes. Par exemple, en 2023, plus de 48 000 spécimens ont été capturés dans huit champs différents. N’oublions pas que chaque adulte capturé a été préalablement une larve qui a pu causer des dommages aux cultures. Les pièges-fosses à phéromones doivent être installés plusieurs années consécutives dans les champs pour diminuer les populations de vers fil-de-fer, car ces derniers ont un cycle de vie long et les adultes n’émergent pas tous la même année. 

Le coût des pièges et des phéromones est faible et le temps d’installation et de relevé est minime, ce qui fait des pièges à phéromones une solution de rechange à envisager pour réduire les populations de vers fil-de-fer et l’utilisation des pesticides. Si vous souhaitez tester et utiliser ce type de pièges dans vos fermes, n’hésitez pas à nous contacter.