Ovins 31 mars 2026

Un élevage chouchou quand on part de zéro

SAINT-GERVAIS – C’est sur la production ovine que Fabien Dion-Bourbonnais a jeté son dévolu après sa formation en production animale à l’Institut de technologie agroalimentaire du Québec, il y a environ quatre ans. 

Le jeune homme a pourtant grandi dans une ferme laitière, mais il lui aurait été difficile de racheter du quota pour redémarrer l’ancienne production de son père et de son oncle, qui ont vendu le troupeau de vaches en 2010 pour se consacrer à la culture de leurs terres. « C’était comme repartir à zéro pour racheter du quota, et c’est sans compter le prix des animaux, de l’équipement qu’il aurait fallu remettre à jour, alors qu’on ne parle même pas encore du prix des terres. Ici, dans la région, ç’a explosé dans les dernières années », confie le producteur ovin, qui a accueilli La Terre dans sa bergerie de Chaudière-Appalaches, en mars dernier. 

Depuis le démarrage de son élevage ovin, il y a trois ans et demi, Fabien Dion-Bourbonnais se concentre sur la performance de son troupeau, afin d’amener le taux de fertilité – actuellement de 2,3 agneaux par brebis – plus près de la moyenne de la race, qui est autour de 2,5 à 2,6, souligne-t-il. Photo : Patricia Blackburn/TCN
Depuis le démarrage de son élevage ovin, il y a trois ans et demi, Fabien Dion-Bourbonnais se concentre sur la performance de son troupeau, afin d’amener le taux de fertilité – actuellement de 2,3 agneaux par brebis – plus près de la moyenne de la race, qui est autour de 2,5 à 2,6, souligne-t-il. Photo : Patricia Blackburn/TCN

Il s’est donc tourné vers les moutons, un ruminant « plus facile à manœuvrer qu’une vache », ce qui est un avantage puisqu’il prévoit gérer son entreprise seul. La conversion d’une ancienne étable de la ferme familiale lui a par ailleurs demandé peu d’investissements. « Quand la bâtisse est déjà levée, ça ne prend que quelques ­barrières de bois et du foin », résume-t-il.

Amélie Blanchard
Amélie Blanchard

Ces exemples sont au nombre des atouts qui font de la production ovine « l’élevage qui est actuellement le plus accessible en agriculture », constate Amélie Blanchard, agronome au Centre d’expertise en production ovine du Québec. Elle énumère d’autres facteurs, dont les structures existantes, comme l’agence de vente de l’agneau lourd et l’encan de l’agneau léger, qui ouvrent des voies de mise en marché facilitantes, et le fait que la production soit couverte par l’assurance stabilisation des revenus agricoles.

« Il faut toutefois avoir des liquidités pour être capable de supporter la production pendant la première année et demie », avise la consultante en production ovine. C’est le temps nécessaire pour que les agnelles soient prêtes pour la gestation, que les premiers agneaux naissent ensuite, et qu’ils terminent leur croissance pour être vendus. La flexibilité de cette production, qui ne nécessite pas de périodes de traite comme les productions laitières, peut compenser en partie cette lacune, en permettant aux éleveurs en démarrage de garder un emploi à l’extérieur « au moins pendant les deux premières années, où il faut assumer les coûts de la production et de l’alimentation, alors que l’élevage ne rapporte encore aucun revenu », réitère l’agronome.

C’est cette trajectoire qu’a suivie Fabien Dion-Bourbonnais, qui entrevoit quitter son deuxième emploi d’ici les deux prochaines années, le temps d’amener son projet vers la rentabilité. Un objectif qu’il compte atteindre avec l’ajout d’une nouvelle bergerie froide qui accueillera ses premiers locataires cet été (voir autre texte en p. A07), et qui lui permettra de doubler la taille de son troupeau pour atteindre 230 brebis. Le chiffre magique, espère-t-il, pour pouvoir tirer profit de son projet, bien qu’il constate que la productivité de ses brebis n’est pas encore optimale et qu’il y a encore là des progrès à faire. Cela lui permettra de produire un assez grand volume d’agneaux pour prendre des contrats de production d’agneaux lourds, et stabiliser une partie de ses revenus, souhaite-t-il. 

Pour d’autres, comme Nicolas Pressé, copropriétaire de la Ferme Pressé et Fils, à Baie-du-Febvre, dans le Centre-du-Québec, la stratégie a été différente. En 2024, il a choisi de vendre sa maison, afin d’avoir les liquidités pour acheter une ferme et un troupeau de 250 agnelles, et ainsi soutenir la production pendant la première année en s’y consacrant à temps plein avec sa conjointe. « On espérait être rapidement rentables, en souhaitant une moyenne de 2,1 agneaux par brebis, parce qu’on a misé sur une race prolifique, mais ç’a été plus dur qu’on pensait. Notre troupeau a été touché par toutes sortes de maladies, et la performance des agnelles était plutôt autour de 1,5 », confie l’éleveur en démarrage. Le couple s’est toutefois retroussé les manches pour ajuster sa régie et améliorer les performances, qui se rapprochent de 2,4 agneaux par brebis pour l’année en cours, rapporte avec fierté M. Pressé.

Nicolas Pressé, sa conjointe Rébecca Brouard-Lessard et leur fils. Photo : Gracieuseté de la Ferme Pressé et Fils
Nicolas Pressé, sa conjointe Rébecca Brouard-Lessard et leur fils.
Photo : Gracieuseté de la Ferme Pressé et Fils

Une production « qui ne pardonne pas »

Jérémy Gourde, copropriétaire de la Ferme Jacques Gourde, à Saint-Narcisse-de-Beaurivage, dans Chaudière-Appalaches, prévient que l’élevage ovin, bien qu’attrayant pour son accessibilité, laisse peu de marge de manœuvre comparativement à d’autres types de production animale. « C’est une production qui ne pardonne pas. Dans l’élevage porcin, si tu perds deux porcelets, il y en a douze autres pour rentabiliser l’achat d’une truie. Dans la vache laitière, il reste la production de lait pour contrebalancer. Nous, si on rate la saillie, ou si on perd un agneau, il n’y a pas d’autres sources de revenus possibles pour rentabiliser l’achat d’une brebis, qui a un ou deux agneaux par portée. Ça laisse donc très peu de marge de manœuvre, et il ne faut pas que tu rates ton coup », souligne celui qui a démarré son entreprise il y a huit ans, sans formation agricole, quoiqu’avec quelques expériences de travail dans le domaine. Pour cette raison, il estime qu’il faut donc faire preuve d’une grande rigueur et de précision dans la régie, la gestion et la mise en marché pour tirer ­adéquatement son épingle du jeu.

Fabien Dion-Bourbonnais s’est tourné vers les moutons, un ruminant « plus facile à manœuvrer qu’une vache », ce qui est un avantage puisqu’il prévoit gérer son entreprise seul. Photo : Patricia Blackburn/TCN
Fabien Dion-Bourbonnais s’est tourné vers les moutons, un ruminant « plus facile à manœuvrer qu’une vache », ce qui est un avantage puisqu’il prévoit gérer son entreprise seul. Photo : Patricia Blackburn/TCN

Cette faible marge de profit par brebis prolonge aussi souvent la période nécessaire pour rendre l’entreprise profitable, constate pour sa part Léda Villeneuve, copropriétaire de la Ferme ViGo, à La Pocatière, dans le Bas-Saint-Laurent. « Quand l’élevage commence à être rentable, le peu de profit qu’on en tire doit être réinvesti pour le faire croître davantage, donc, pour nous, ce n’était jamais assez pour faire vivre la famille entière et se verser un salaire, du moins dans les quinze premières années », rapporte l’agricultrice, qui a démarré son élevage ovin il y a 17 ans, à partir de presque rien. 

L’expérience que son conjoint et elle ont pu acquérir avec cette première production leur a servi de tremplin vers une autre, cette fois contingentée, via le programme d’aide à la relève de la Fédération des producteurs d’œufs du Québec. Cette diversification leur a permis de tirer davantage de profit de leur entreprise, se réjouit-elle aujourd’hui.