Maraîchers 19 juin 2026

« Le truc, c’est qu’il faut être plus entrepreneur qu’agriculteur »

L’une est avocate, l’autre a étudié en architecture. Elles ont changé de métier pour devenir agricultrices, et leurs habiletés en gestion ont compensé leur méconnaissance de l’agriculture, si bien que leur ferme est en croissance, en diversification et même en mode acquisition. 

Dans un contexte où plusieurs petites fermes maraîchères ont de la difficulté à survivre, Mathilde Tremblay-Grenier et Josiane Jean, copropriétaires de la Ferme champ gauche, à Saint-Jacques-de-Leeds, dans Chaudière-Appalaches, réussissent à bien en vivre. 

« Je dirais que le truc, c’est qu’il faut être plus entrepreneur qu’agriculteur. L’approche n’est pas la même. Si on regarde d’autres domaines [d’affaires], les entreprises qui restent dans le même carcan ont souvent plus de difficultés, tandis que celles qui s’en sortent ont une vision entrepreneuriale qui les amène plus loin », dit Mathilde, qui a d’ailleurs partagé son expérience, lors du colloque annuel Bio pour tous!, en février dernier.

La Ferme champ gauche se démarque par des produits originaux issus principalement de leurs cultures, comme des galettes végétales à base de betteraves, de graines de tournesol, de céleri-rave et de lin moulu.
La Ferme champ gauche se démarque par des produits originaux issus principalement de leurs cultures, comme des galettes végétales à base de betteraves, de graines de tournesol, de céleri-rave et de lin moulu.

Recadrage sur les produits de niche

Les deux agricultrices ont démarré leur entreprise en produisant 60 paniers de légumes bio chaque semaine. La rentabilité d’une petite production était limitée, tandis que les investissements étaient élevés en temps et en énergie pour joindre beaucoup de petits clients. « Au début, tu veux tout faire. On vendait nos produits par abonnements, dans notre kiosque, dans les marchés publics, les marchés de Noël, etc. Mais on a ensuite décidé de se recentrer. On fait moins de sorties extérieures, on développe plutôt des produits de niche pour de plus gros clients au lieu d’avoir uniquement des petits clients. De cette façon, si les gens sont moins enclins à s’abonner aux paniers en raison des fluctuations économiques associées au contexte mondial, ça nous rend moins vulnérables », poursuit la productrice.

Les copropriétaires ont commencé à diversifier leur entreprise avec des produits transformés issus de leurs surplus qui revenaient des livraisons de paniers de légumes ou des ventes dans les marchés. « On donnait ça à des banques alimentaires, mais on se disait que ça n’avait pas de bons sens, qu’il fallait faire quelque chose avec tous ces légumes. On a travaillé avec une cheffe pour développer des recettes différentes qu’on ne trouvait pas sur le marché. On a sorti une gamme de houmous, une pâte de cari aux courgettes, un chutney aux oignons et aux betteraves et des galettes végétales de style burger faites avec nos betteraves, des graines de tournesol et du lin, qui sont beaucoup plus goûteuses. Ce sont des produits plus surprenants pour le consommateur et qui sont moins comparables avec ce qui se fait déjà », explique Mathilde.  

Se démarquer est essentiel à leurs yeux. Elles ont, par exemple, déjà songé à mettre leur surplus de betteraves en conserves, mais ont finalement laissé de côté ce type de produits trop communs sur les tablettes. « Des betteraves marinées, il y en a déjà 75 recettes », dit l’agricultrice, spécifiant qu’un chutney aux oignons et aux betteraves est rare et ­polyvalent en cuisine. Elle dit notamment l’utiliser pour « donner du punch » à ses grilled cheese

Même si les deux entrepreneures courent moins les marchés de Noël, elles s’y rendent encore et apportent des brownies au chocolat et aux betteraves. « Les enfants arrêtent au kiosque; on attire les parents en même temps. Au final, ça marche, et les enfants mangent leur portion de légumes! » mentionne Mathilde avec humour.

La Ferme champ gauche vend même son houmous dans certains hôpitaux.

Il y a de plus en plus d’initiatives pour accroître la portion de produits locaux dans les institutions gouvernementales, et quand on pense que des portes sont fermées, il faut arriver avec de nouveaux produits qui peuvent bien fonctionner. C’est comme ça qu’on a réussi à rester.

Mathilde Tremblay-Grenier

Les micropousses biologiques leur apportent également un élan de croissance. Une section de leurs serres y a été consacrée, et devant le succès et le potentiel de croissance, le développement des micropousses a pris de l’ampleur. À tel point que les copropriétaires ont fait l’acquisition d’une terre et ont transformé une ancienne bergerie en bâtiment spécialement consacré à la culture des micropousses. « C’est un bon marché qu’on continue de développer, autant en restauration qu’en épicerie », dit Mathilde, ajoutant que d’intéressantes occasions d’affaires se dessinent aussi dans les légumes bio. 

Une autre clé du succès consiste à écouter les clients. Voilà d’ailleurs l’une des beautés de la vente directe, de parler directement à ses clients, et d’adapter ses produits et sa mise en marché en fonction de leurs besoins, insiste ­l’agricultrice.  

Une idée du champ gauche

Le parcours en agriculture de Mathilde Tremblay-Grenier et Josianne Jean a commencé de manière plutôt inusitée. Alors que les deux femmes se plaisaient moins dans leur carrière respective, un conseiller en orientation a demandé à Mathilde quel métier elle ferait si ce n’était pas une question d’argent. « J’ai répondu que j’aurais ma propre ferme et que je travaillerais fort. Josianne m’a dit : ‘‘Pourquoi on ne le fait pas?’’ On a acheté une jardinerie qui éprouvait des difficultés. Nous avons habité deux ans dans une roulotte derrière le champ. Tranquillement pas vite, notre entreprise a grandi, et aujourd’hui, on se considère chanceuses de gagner notre vie avec ce qu’on fait. […] On réfléchit différemment; ça nous amène dans des chemins différents. On a des idées dans le champ gauche, et ça fonctionne! »

Diversifier, mais pas à tout prix

Diversifier l’entreprise, oui, mais pas à tout prix. Les deux entrepreneures soulignent la nécessité de bien évaluer les coûts de production avant de se lancer dans un nouveau projet. « Avant de diversifier, on est super rigoureuses sur l’analyse des chiffres. On est super linaires, on suranalyse avant de dire oui, car il ne faut pas diversifier pour créer des pertes monétaires. Quelqu’un qui n’est pas bon en transformation, c’est plus rentable de laisser les légumes dans le champ, car la transformation, ça peut être rapidement un gouffre financier », nuance Mathilde Tremblay-Grenier.