Lait 19 septembre 2025

Comparaison des systèmes de traite : ce que les données de 203 fermes révèlent

Les données provenant de l’analyse de 203 fermes en production laitière suivies par sept groupes conseils spécialisés en gestion agricole permettent de comparer les différents systèmes de traite. 

Le premier réflexe est de regarder dès le départ la dernière ligne du tableau, celle de la rentabilité. Celle-ci donne avantage au salon de traite avec un bénéfice moyen de 1,31 $ par kilo de matière grasse (kg MG) produite, soit un résultat pratiquement deux fois plus élevé que le bénéfice de 0,57 $ par kg MG dégagé par les fermes en stabulation entravée. 

Luc Gagné

Selon Luc Gagné, l’un des agroéconomistes à la base de ces données, la rentabilité moindre des fermes en stabulation entravée, comparativement à celles équipées d’un salon de traite, s’explique notamment par leur productivité plus faible par vache.

Pour produire le même nombre de kilos de matière grasse, elles ont besoin d’un peu plus de vaches, ce qui veut dire plus d’alimentation, plus de frais vétérinaires, plus d’insémination, plus de litière et, donc, des charges variables plus élevées qui vont diminuer le bénéfice comparativement aux fermes avec des salons de traite, qui sont souvent de plus grandes tailles, plus productives et avec des économies d’échelle.

Luc Gagné

Les chiffres de rentabilité placent les fermes robotisées loin derrière, une donnée qu’il importe de nuancer, signale Luc Gagné. « L’âge effectif des fermes en stabulation entravée et de celles qui ont des salons de traite est plus élevé que celles qui ont des robots. Dans mes clients, j’en ai qui ont un salon de traite depuis 30 ans, tandis que le gros boum de ceux qui ont fait un move vers les robots, c’est depuis 10 ans, donc pour le groupe Robot, le bénéfice est présentement influencé négativement par les charges fixes plus élevées à cause du coût récent de leurs infrastructures. » Le conseiller en gestion spécifie que les chiffres du groupe Robot affichent une productivité et des charges variables semblables à ceux du groupe Salon de traite, ce qui le laisse croire que les charges fixes du groupe Robot diminueront avec l’âge de leurs infrastructures, ce qui devrait leur permettre d’éventuellement dépasser la rentabilité du groupe Stabulation entravée et de s’approcher du groupe Salon de traite. 

La production, mesurée en kilos de matière grasse par vache par jour, est égale chez les groupes Salon de traite et Robot, tous deux supérieurs au groupe Stabulation entravée. Luc Gagné lance l’hypothèse que les groupes Salon de traite et Robot sont en moyenne de plus grande taille, et le fait que ces producteurs ont souvent investi avec des objectifs de croissance ces dernières années les pousse à être plus performants dans leur régie. 

L’efficacité de travail

Un autre point important en cette ère où la main-d’œuvre coûte de plus en plus cher : le temps. Le groupe Robot nécessite le moins d’heures de travail pour produire du lait, suivi du groupe Salon de traite, tandis que le groupe Stabulation entravée affiche la plus faible efficacité du personnel, se traduisant en un moins grand volume de lait produit par rapport au nombre d’heures de travail. 

Finalement, Luc Gagné aborde ce mythe selon lequel la robotisation augmente grandement le coût d’alimentation, essentiellement en moulée pour attirer les vaches aux robots. « On remarque que les recettes alimentaires et les nutritionnistes se sont ajustées au fil des années. Chez le groupe Robot, le coût d’alimentation est un peu plus élevé, mais il n’y a plus de grosses différences. »   


Ni vainqueur ni perdant 

Trois agroéconomistes contactés par La Terre partagent leurs observations sur le choix des robots ou du salon de traite de leurs clients, sans nécessairement élire un vainqueur.  

Marie-Claude Bourgault

Marie-Claude Bourgault, agronome en gestion chez Agrigo conseils, apprécie le salon de traite pour sa polyvalence, spécifiant qu’avec un même actif de traite, la ferme laitière peut ainsi procéder plus facilement à son expansion. « Mon opinion est liée à ma partie à moi : le cash et la rentabilité. Personnellement, j’ai vu des fermes pour qui le salon de traite fut le meilleur investissement puisqu’elles ont fait toute leur croissance [de volumes de lait] avec le même investissement. À l’inverse, si les robots sont à pleine capacité et que l’entreprise veut de l’expansion, en acheter un autre prendra du temps pour le repayer », explique-t-elle, indiquant que le salon de traite ne présente pas que des avantages non plus.

Pierre Gagnon

L’agronome Pierre Gagnon, conseiller au Groupe multiconseil agricole Saguenay–Lac-St-Jean, estime que pour une petite ferme, le salon de traite est moins avantageux, mais pour une ferme ayant plus de 100 kilos de quotas, la rentabilité d’un salon de traite est supérieure à celui des robots, observe-t-il. « Pour les robots, on se rend compte que la durée de vie est moins importante que prévu », ajoute-t-il. 

Luc Gagné, du Groupement de gestion agricole de l’Ontario, qui compte plusieurs de ses clients au Québec, indique que les robots remplissent leur promesse lorsque la ferme éprouve un problème de main-d’œuvre.

J’ai des clients qui voulaient aller chercher une troisième traite sans vouloir gérer plus d’employés et ils y sont arrivés. Ils sont satisfaits, et au niveau des chiffres, ça vaut le coût, généralement. Mais pour qu’un projet de robotisation soit rentable, il faut absolument que les robots fassent baisser la main-d’œuvre payante [autre que les propriétaires] par vache.

Luc Gagné

M. Gagné est également consultant pour des clients qui, à l’inverse, ont délaissé les robots pour s’équiper d’un salon de traite. « C’était plus un choix personnel qu’économique. En ce sens que les robots auraient pu être rentables, mais les producteurs n’arrivaient pas à travailler avec les robots, avec les alarmes, et leur troupeau ou eux-mêmes comme producteurs ne s’adaptaient pas aux robots. Dans un cas, le robot était mal installé et le propriétaire en était brûlé [par les défectuosités et les appels de service]. Pour ne pas y laisser sa santé, il est retourné au salon de traite », décrit l’agronome.

L’efficacité des fermes joue aussi pour beaucoup dans la rentabilité d’un nouveau projet de robots ou de salon de traite, nuance-t-il, indiquant qu’une entreprise doit être minimalement dans la moyenne ou au-dessus de la moyenne des fermes au chapitre de ses coûts de production et de sa productivité. Autrement, la réussite d’un projet à haut endettement pourrait être compromise. Et quand vient le temps de changer de système, les producteurs doivent effectuer leurs devoirs avant d’opter pour une autre technologie, en évaluant la rentabilité réelle et leur capacité à s’y adapter, souligne-t-il.