Acériculture 15 mars 2024

Le dilemme de vendre son sirop 45 $, 55 $ ou 70 $ le gallon

Avec la saison des sucres qui bat son plein, des producteurs qui amorcent leurs ventes de sirop directement aux consommateurs sont tentés d’augmenter leurs prix afin de contrebalancer la hausse de certains intrants et celui des taux d’intérêt. Mais certains consommateurs sourcillent, restant avec l’idée que le format de huit conserves de 540 ml, communément appelé un gallon de sirop, devrait se vendre sous la barre des 50 $. 

À Lyster, dans le Centre-du-Québec, Frédérick Gingras s’est justement fait traiter de « pas honnête » en affichant son sirop à 60 $.

Une dame m’a écrit en disant qu’il y avait encore des gens honnêtes qui vendaient du sirop 50 $ le gallon sur Marketplace. Une autre personne m’a dit que ça n’avait pas de bon sens, 60 $. Elle cherchait du sirop à 35 $, maximum 45 $ le gallon. Je lui ai dit de venir passer une journée avec moi pour comprendre qu’on ne fait pas d’argent.

Frédérick Gingras, acériculteur

Ce dernier possède entre autres un élevage de chèvres et exploite 400 entailles, dont l’eau est bouillie sans avoir été préalablement concentrée avec un séparateur membranaire, ce qui exige plus de temps. Son prix, qui était de 50 $ pour huit conserves il y a quatre ans, est passé à 55 $, puis à 60 $. « Ce n’est pas pour se mettre riche, mais il faut qu’il en reste un peu », dit celui qui arrive à vendre tout son sirop et qui investit chaque année dans son érablière ayant un potentiel de 4 000 entailles.

45 $ 

En Montérégie, un producteur vend son gallon de sirop 45 $. « Je sais que je suis pas mal dans les moins chers, mais j’ai 21 000 entailles et je n’ai pas de contingent pour tout. Alors, j’en canne vraiment beaucoup. Et j’ai deux carrousels automatiques qui cannent 100 gallons à l’heure. Ce sont des machines payées depuis longtemps; ça ne coûte pas cher de canner, comparativement à quelqu’un qui fait ça à la main », dit l’acériculteur, qui préfère ne pas être nommé puisque ses bas prix sont mal vus par les autres producteurs. 

Il vend en moyenne près de 28 000 conserves de 540 ml par année, soit 3 500 gallons. Il a songé à augmenter ses prix cette année, mais la baisse considérable du coût des contenants vides et la situation économique des consommateurs l’ont incité à ne pas le faire.

Guillaume Pépin a calculé que 70 $ pour huit conserves de son meilleur sirop de la saison, certifié bio et carboneutre, se révèle un prix équitable. Photo : Gracieuseté de Brix Co
Guillaume Pépin a calculé que 70 $ pour huit conserves de son meilleur sirop de la saison, certifié bio et carboneutre, se révèle un prix équitable. Photo : Gracieuseté de Brix Co

70 $ 

Dans Chaudière-Appalaches, Guillaume Pépin vend une partie de son sirop biologique au détail, et ce, à 70 $ le gallon ou 74 $ lorsqu’il est commandé sur son site brixco.ca, lequel inclut la livraison. Ce prix de 70 $ ne s’explique pas seulement par sa certification biologique, car dans le milieu de l’érable, le sirop bio est seulement payé environ 7 % plus cher que le sirop conventionnel. Il fixe plutôt son prix de 70 $ sur une formule mathématique.

Premièrement, il se base sur le prix offert pour le sirop biologique en vrac des producteurs détenant du contingent, soit 3,51 $ la livre. Pour huit conserves de 540 ml, cela équivaut à 42,12 $. Il additionne le coût des contenants vides, notamment, et ajoute 2 $ en salaire nécessaire à la mise en conserve du sirop, puis 2 $ de plus pour le coût de l’équipement associé à cette étape, ce qui lui fait un sous-total de 57,48 $. Il ajoute ensuite une marge de profit de 20 %, se traduisant par un total de près de 70 $ le gallon. Suivant cette même logique, le sirop conventionnel se vendrait à 65 $ pour huit conserves. 

Il spécifie que les producteurs comme lui, qui détiennent du contingent, mettent en conserve leur meilleur sirop. « Il vaut donc plus que le sirop envoyé en vrac à la fédération [des Producteurs et productrices acéricoles du Québec] », exprime Guillaume Pépin, qui exploite 40 000 entailles. 

Il souligne que ses 20 % de profit peuvent paraître exagérés pour certains, mais qu’après avoir tout calculé, un prix trop bas n’est pas rentable. « On s’en rend bien compte. Si on voulait juste vendre au consommateur à 60 $ la canne, on n’arriverait pas. Ce n’est pas payant! » assure-t-il.

L’acériculteur a développé une image de marque et un visuel différent pour ses conserves, qui lui permettent de se positionner dans un créneau plus haut de gamme. Il développe aussi le marché des entreprises, avec entre autres des emballages cadeaux, afin d’améliorer la rentabilité de ses ventes directes.