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Illustrations : Judith Boivin-Robert / TCN

Illustrations : Judith Boivin-Robert / TCN

Le jour où j’ai servi de conductrice au père Noël

Objet : Une histoire à vous proposer

À qui de droit,

Mon nom est Margot Casavant. Je suis fille de pomiculteurs. Ma famille est abonnée à votre journal depuis des décennies. C’est en partie ce qui m’a motivée à aller étudier en journalisme à Jonquière. J’ai toujours rêvé d’écrire pour vous. Je pensais terminer mes études avant de vous contacter, sauf que je viens de vivre une aventure tellement extraordinaire que je n’ai pas le choix de vous proposer tout de suite un premier sujet.

Tout a commencé le 20 décembre. J’étais de retour à la maison pour la période des Fêtes et ma tante Clémence, de qui je suis très proche, est passée me voir. Cette dernière, qui travaille chez Aliments du Québec, m’a raconté avoir reçu une lettre d’un hurluberlu qui se faisait passer pour le père Noël. Il disait vouloir obtenir une certification pour sa distribution de paniers de produits locaux. Cette demande a été écartée, car tout le monde au bureau croyait avoir affaire à une mauvaise blague. Sauf que pour une raison qu’elle ne s’expliquait pas, Tante Clem (c’est son surnom) a été incapable de jeter la belle enveloppe rouge et brillante à la calligraphie impeccable. J’ai convaincu ma tante de me la confier. 

Bien que j’aie passé l’âge de croire au père Noël, quelque chose m’intriguait dans cette histoire. Aucune adresse de l’expéditeur n’apparaissait sur l’enveloppe, mais le tampon du bureau de poste de Sainte-Lucie-des-Laurentides constituait une première piste. J’ai donc emprunté la camionnette de mes parents avec la ferme intention de jouer les détectives dès le lendemain.

Il m’a fallu deux heures et demie pour arriver à destination. J’ai été accueillie au bureau de poste par une dame qui a levé les yeux au ciel en apercevant la missive rouge signée du père Noël. « L’homme qui vous a écrit s’appelle Gérard Noël, m’a-t-elle informée. Il est arrivé dans le coin il y a quelque temps et vit en ermite dans la forêt, au bout du chemin du Vieux-7e-Rang. On le voit débarquer au village en taxi chaque semaine pour venir mettre des lettres à la poste. »

C’est un homme en bretelles et chemise à carreaux que j’ai retrouvé dans le fond de son garage. Il s’affairait à préparer une quantité impressionnante de paniers-cadeaux. Ma présence n’a pas semblé le déranger. Cet homme respirait la bonté. Ses pommettes saillantes servaient d’accotoir à ses petites lunettes rondes posées devant des yeux rieurs.

J’ai sorti la lettre de ma poche pour le questionner. M. Noël se doutait qu’il ne serait pas pris au sérieux, mais a quand même osé me raconter son histoire devant un chocolat chaud à la guimauve :

« L’an dernier, au pôle Nord, mes lutins ont quitté mon atelier en bloc. Ils étaient déçus de voir les jouets qu’ils prenaient tant de soin à fabriquer être rapidement mis de côté par les enfants. De nos jours, les parents et les grands-parents semblent avoir pris le relais pour offrir à ces petits plus de présents qu’ils n’en ont besoin. Comme Mère Noël était décédée depuis quelques années, plus rien ne me retenait au pôle Nord. Je suis donc venu m’installer ici, car la température y est plus clémente pour mes vieux os. Et là, je souhaite recentrer cette fête autour du temps passé avec les êtres chers. C’est pour cela que j’assemble tous ces paniers remplis de bijoux gustatifs fabriqués au Québec, afin d’agrémenter les tables des villages du coin le soir de Noël. »

Qu’il s’agisse de la vérité ou d’une histoire inventée m’importait peu. J’ai eu envie d’y croire et j’ai proposé mon aide à M. Noël. Il y avait au moins un millier de paniers à garnir de bouteilles de vin de glace, de pots de miel, de tablettes de chocolat aromatisé, de confit d’oignon, d’ail noir, de beurre de pomme, etc. Au moment d’entreprendre la livraison, M. Noël a voulu appeler un taxi. Il m’a expliqué ne pas avoir de permis de conduire étant donné qu’il n’en avait jamais eu besoin pour diriger les rennes de son traîneau.

J’ai bien sûr offert de le conduire à bord de la camionnette de mes parents, qui pouvait contenir 38 paniers à la fois. Nous avons multiplié les allers-retours pour que M. Noël puisse déposer un panier devant chaque porte. Toutes les adresses avaient été couvertes et il restait un panier. « Vous avez mal calculé vos affaires », l’ai-je alors taquiné. « Pas du tout! m’a-t-il répondu. J’en avais prévu un de plus pour toi. » C’est une attention délicate, mais comment a-t-il fait pour savoir que j’allais venir?