Santé psychologique 30 janvier 2026

Une pionnière de la santé mentale en milieu rural prend sa retraite

L’heure de la retraite a sonné pour Ginette Lafleur, même si cette pionnière en santé mentale en milieu agricole ne s’éloignera jamais vraiment du téléphone.

« Ce sera difficile de rester à la maison, surtout au début », reconnaît Mme Lafleur, considérée comme l’un des piliers du réseau d’aide psychosociale Au cœur des familles agricoles. « Mais j’ai assuré la directrice que je n’allais pas changer de numéro de téléphone. Elle peut m’appeler si jamais elle a besoin de moi. »

D’abord spécialisée dans le développement de l’enfant, cette psychologue ne se prédestinait pourtant pas à la pratique en milieu agricole. C’est un simple devoir universitaire, durant ses études, qui l’a mise sur la piste de ce mal encore méconnu, il y a 20 ans : la détresse psychologique chez les agriculteurs. 

Je devais mener un sondage pour un cours à l’université. Comme j’avais été interpellée, à l’époque, par un reportage qui faisait état du suicide d’un producteur, j’ai eu l’idée de me pencher sur l’état mental des ­agriculteurs.

Ginette Lafleur

Cette première enquête a validé ce que soupçonnaient plusieurs intervenants : la situation des agriculteurs était alarmante. C’est pourquoi la Coop fédérée a aussitôt commandé une étude plus approfondie à Mme Lafleur. « Je ne me doutais pas que je venais ­d’ouvrir une boîte de Pandore », confie cette dernière. 

Première surprise : la majeure partie des agriculteurs interrogés s’étaient empressés de remplir le formulaire d’enquête. « Quand le taux de réponse dépasse 50 %, c’est parce que tu as touché quelque chose », souligne la chercheuse. 

Deuxième source d’étonnement : les répondants avaient profité de l’occasion pour se confier sur leur désarroi et leurs questionnements, en ajoutant ­plusieurs pages au formulaire.

« Un producteur m’avait même écrit qu’il serait sans doute trop tard quand j’ouvrirais sa lettre. C’était juste avant le souper de Noël », se rappelle avec émotion Ginette Lafleur, pour qui cet événement a été un point de bascule. 

Faire la différence

De son propre aveu, cette petite-fille d’agriculteurs s’est étonnée de se sentir naturellement à sa place dans le monde agricole.  

« Pour la première fois, je sentais que toutes mes compétences étaient mises à profit. J’avais tous les outils pour comprendre et expliquer l’étau dans lequel étaient coincés les agriculteurs », confie la psychologue, qui est également diplômée en histoire socio-économique.

L’authenticité des producteurs l’a aussi rapidement charmée. « Ce sont des personnes franches qui te donneront toujours l’heure juste. Ils démontrent aussi beaucoup de reconnaissance lorsqu’ils constatent que tu peux faire une différence », s’est-elle aperçue.

Rapidement, en effet, Ginette Lafleur a eu un effet dans la vie des agriculteurs. Ces travaux ont permis de conscientiser les organisations agricoles et les gouvernements à leur isolement psychologique. Cela a notamment permis la mise en place de services d’aide adaptés, comme les travailleurs de rang. 

« Cela prend des chiffres pour faire débloquer des projets. Moi, j’étais la caution scientifique derrière ces idées », affirme-t-elle, humblement.

La réputation de Ginette Lafleur a fait tache d’huile. En 2013, elle a publié, avec trois autres chercheurs européens, un ouvrage scientifique intitulé Malaise en agriculture : une approche interdisciplinaire des ­politiques agricoles. Et son expertise a été requise pour la rédaction d’un rapport fédéral publié en 2019 sur la santé mentale des agriculteurs à travers le pays.

À la rencontre des agriculteurs

L’approche directe du terrain de Ginette Lafleur a même eu des répercussions jusqu’en Europe. Invitée en Suisse pour explorer la santé mentale des agriculteurs, elle a découvert un fléau qui passait sous le radar des autorités. 

« Un universitaire m’avait dit que la détresse psychologique n’existait pas chez les producteurs suisses. Les agriculteurs me disaient la même chose. Mais c’était parce que le sujet était tabou. Un jour, un pasteur m’a révélé qu’il avait célébré les funérailles de 11 agriculteurs de sa région, tous morts par suicide, dans les ­derniers mois », raconte-t-elle. 

C’est aussi vers Ginette Lafleur que le comédien Justin Laramée, auteur de la pièce de théâtre documentaire Run de lait, s’est tourné pour aborder le thème de la santé mentale en agriculture. Réticente au départ, elle a trouvé dans cette forme artistique une nouvelle façon de sensibiliser les agriculteurs.

« La première œuvre s’appelait Lettre à mon fils. Quand nous l’avons présentée, un producteur dans la salle se tenait la tête baissée pour cacher ses larmes. Quand il a relevé la tête, il a réalisé qu’il n’était pas le seul à pleurer », relate-t-elle. « Cette lettre est un bon outil de sensibilisation. Je l’utilise encore. »

Part-elle avec le sentiment du devoir accompli? « Un peu, oui », répond celle qui deviendra grand-mère d’un petit garçon en mai. L’intérêt grandissant des chercheurs en psychologie pour le monde agricole la rassure. La solidité de l’équipe d’Au cœur des familles agricoles aussi.

Les deux dernières décennies auront passé vite, constate-t-elle, encore surprise de l’importance de son implication dans la vie des gens. « Quand j’ai fait ma première enquête, en 2005, je n’aurais jamais cru que l’on citerait encore ces chiffres 20 ans plus tard », conclut-elle.