L’agricultrice Maïka Lemire a fait le choix d’étudier en travail social spécialement pour devenir travailleuse de rang. Photos : Martin Ménard/TCN
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S'abonner maintenantYAMACHICHE – La main sur la manette des gaz de son John Deere et fredonnant la musique country qui joue dans la cabine, Maïka Lemire est heureuse de pouvoir enfin participer aux semis après les journées de pluie. Son sourire s’élargit lorsqu’elle parle de sa deuxième passion : le bien-être psychologique.
« J’ai grandi à ma ferme, mais je savais aussi que je voulais aider les gens, être là pour les agriculteurs. Il y avait vraiment ça en moi qui résonnait. Quand j’ai entendu parler des travailleuses de rang, je me suis dit que c’est ça que je voulais faire. Je veux aider mon monde dans ma région », dit la future travailleuse de rang, qui vient tout juste de terminer son baccalauréat en travail social.

L’organisme Au cœur des familles agricoles (ACFA) confirme qu’à compter de l’automne, Maïka sera la première employée à avoir orienté son parcours scolaire dans le but précis de devenir travailleuse de rang. « Pour nous, c’est inspirant. Maïka, c’est quand même la pionnière [pour son parcours scolaire]. Elle inspire la relève et elle fait parler de nous de façon positive. Ça démontre qu’il y a un besoin en agriculture, car ces jeunes-là n’étudieraient pas dans ce domaine s’il n’y avait pas de demande », dit Jessica Chouinard, directrice d’ACFA. Elle précise que les autres travailleuses de rang détiennent toutes des diplômes, à la différence qu’elles n’ont pas étudié spécialement pour exercer ce métier.

Le milieu universitaire en apprentissage
C’est avec un peu d’étonnement que Maïka a réalisé que sa formation universitaire en travail social était loin de la réalité du milieu agricole. « Je parlais avec des professeurs et il y en avait plein qui ne savaient pas c’était quoi, les travailleuses de rang. Je me disais que si des profs d’université ne savaient pas c’est quoi, on a du chemin à faire! »
Pendant son stage à ACFA, elle a fait des présentations à l’Université Laval sur le travail de rang afin de faire connaître ce milieu distinct et d’inciter l’institution à adapter sa formation.
La proximité qu’elle entretient avec sa future clientèle embêtait des professeurs. De fait, Maïka s’implique dans la Fédération de la relève agricole du Québec. Elle côtoie beaucoup d’agriculteurs et agricultrices de sa région. Et son nom de famille, Lemire, est associé à son père, David, longtemps président de l’Association des producteurs de fraises et framboises du Québec. Maïka aura donc tantôt le chapeau de travailleuse de rang, tantôt le chapeau d’amie ou de collègue agricultrice.
Cette proximité-là, tu ne vois pas ça dans les autres milieux d’intervention. Il y a des professeurs qui me disaient que ça n’avait pas tant d’allure et ils n’étaient pas vraiment d’accord avec ça. D’autres m’ont encouragée, justement, à garder ce lien-là avec les producteurs, mais en mettant mes limites, comme éviter de pouvoir être contactée sur mon cellulaire n’importe quand. Mais tu vois qu’il y a quand même un clash entre ACFA, la réalité du milieu agricole et les façons de faire qu’on nous enseigne en général.

Le fait de connaître personnellement plusieurs de ses clients peut créer une gêne pour des sujets plus délicats comme le suicide. « Le demander directement, surtout à quelqu’un que tu connais, au début, je pensais que ce serait tough, car ça rentre vraiment dans l’intimité de la personne. Mais j’ai vu dans mes cours et dans mon stage à quel point c’était pertinent, et important comme technique. Une fois que tu parles du suicide, la glace est cassée et ça apporte de bonnes discussions », indique-t-elle. Est-ce que tu as des pensées noires? Est-ce que tu as déjà pensé à un plan pour te suicider? Ces questions, dit-elle, n’auront pas l’effet de mettre le suicide dans la tête d’une personne qui n’y pensait pas, mais permet de vérifier son état.
L’entrevue, qui se déroule dans le tracteur pendant que Maïka travaille le sol, prend un tournant plus personnel lorsqu’elle mentionne avoir elle-même vécu le suicide d’un de ses amis fils d’agriculteurs, l’an dernier, et ce, sans que personne ne s’en soit douté. « C’est sûr que ça vient m’affecter, confie-t-elle, mais on dirait que dans un sens, ça me motive encore plus à aider les gens. Et à encore plus essayer d’enlever le tabou autour de tout ça. »
Un cours pour parler aux hommes
Les cours universitaires en travail social qui ont le plus marqué l’agricultrice Maïka Lemire sont en lien avec… les hommes. « Ce n’est pas juste dans le milieu agricole qu’il y a des tabous alentour des émotions, raconte-t-elle. Pour les hommes, se mettre vulnérable et parler de ce qui va moins bien, c’est plus difficile. Quand j’ai vu le sujet sur la masculinité à l’université, ça m’a vraiment ouvert les yeux. Qu’est-ce qu’on peut faire pour enlever ces tabous-là? » La solution enseignée, dit-elle, consiste à utiliser les bons mots pour les hommes. « Ça peut paraître beaucoup pour certains de dire qu’ils “demandent de l’aide”, qu’ils “consultent” une “intervenante” sociale. Mais on peut enlever ces mots-là et rendre ça plus accessible en disant simplement des mots comme : “J’aimerais ça qu’on s’appelle cette semaine.” Ou dire : “Je vais prendre de tes nouvelles.” Dans ce temps-là, c’est moins formel et cela enlève de la pression », donne-t-elle en exemple. Que ce soit pour un homme ou pour une femme, la future travailleuse de rang rappelle qu’il n’est point un signe de faiblesse de demander de l’aide.