Santé psychologique 9 février 2026

Une agricultrice qui a vécu le suicide d’un proche réclame une cellule de crise  

Aryane Sansoucy est en mission : elle veut solliciter les politiciens et le milieu agricole pour qu’une cellule de crise soit créée afin d’aider, en composant un seul numéro de téléphone, n’importe quel agriculteur ou agricultrice qui vit un drame et qui ne sait où donner de la tête. 

Sa démarche fait suite à une tragédie survenue au début janvier dans une ferme laitière située près de la sienne, en Montérégie. Son ami et propriétaire de la ferme s’est enlevé la vie et ses proches en ont fait l’horrible découverte. « Quand je suis arrivée à la ferme, ils étaient plusieurs sous le choc. Ils n’étaient pas capables de prendre des décisions; ils ne savaient pas comment le système d’alimentation fonctionnait. Mais les vaches devaient continuer à manger et à être tirées. Mon mari et moi nous sommes occupés du troupeau pour leur enlever un poids sur les épaules », explique-t-elle. 

Les travailleurs étrangers étaient eux aussi sous le choc. « C’était plus qu’un patron pour eux; c’était leur ami », décrit Aryane Sansoucy. Elle mentionne qu’il aurait fallu une personne qui maîtrise l’espagnol pour leur expliquer quelles seront les tâches à faire dans l’étable et ce qu’il adviendra de leur séjour au Québec. « Admettons que la même situation était arrivée dans une ferme isolée dans une région éloignée, sans voisins habitués avec les animaux et avec les travailleurs étrangers, il serait arrivé quoi? » questionne-t-elle. 

L’organisme Au cœur des familles agricoles (ACFA), spécialisé en aide psychosociale pour les producteurs et productrices agricoles, a été contacté, mais cet organisme n’est pas reconnu par les autorités pour agir en cas d’urgence, déplore Mme Sansoucy. 

La directrice d’ACFA, Marie-Louise Lemire, l’affirme d’emblée : « On n’a jamais été une cellule de crise et on n’a pas les capacités financières pour l’être. » Elle souligne cependant que son organisme entre en action dans les jours suivant un événement. Les travailleuses de rang se rendent sur place pour s’assurer qu’un filet social entoure les gens qui ont besoin d’accompagnement. 

Concernant l’accompagnement immédiat au moment de l’événement, elle ne peut recommander un seul organisme de crise, puisqu’ils changent d’une région à l’autre. « Seulement en Montérégie, trois centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) couvrent la région et les trois ont un fonctionnement différemment », fait-elle valoir. Dans le Centre-du-Québec et en Mauricie, les « trajectoires sont plus claires », indique Mme Lemire, précisant que les gens peuvent par exemple contacter Info-Social au 811 pour un problème psychosocial urgent. 

Quand elle parle de trajectoire, il s’agit d’organismes que les gens peuvent contacter directement ou que les autorités, comme les policiers, peuvent appeler lorsque quelqu’un est sous le choc ou dans un contexte de suicide, notamment. À Saint-Hyacinthe, l’organisme Contact Richelieu-Yamaska en est un qui offre un service d’aide aux personnes vivant une situation de crise. Il dessert une portion de la Montérégie, dont le secteur où s’est produit le drame du début janvier. La directrice, Myriam Duquette, assure que son équipe répond rapidement et effectue une première intervention au téléphone et propose ensuite des rencontres en personne. « Ici, j’ai une équipe 24/7. Ça sonne et on répond en deux coups. Pas de boîte vocale, pas d’attente. On fait toutes les interventions pour les situations de crise et de difficultés en santé mentale. On va faire appel à des traducteurs quand on n’a pas de gens à l’interne qui parle la langue [d’un travailleur étranger temporaire, par exemple]. Mais il n’y a pas de prise en charge des animaux et des cultures », nuance-t-elle.


Un guichet unique?

À la suite d’un événement tragique impliquant un voisin en production laitière, l’agricultrice Aryane Sansoucy a découvert qu’il existait différentes sources d’aide d’urgence, mais qu’elles n’étaient toutefois pas concertées entre elles pour répondre à la réalité agricole. Elle réclame une sorte de guichet unique où des producteurs ou leurs proches en situation de crise puissent contacter un seul numéro pour les aider à gérer leur détresse, gérer leur troupeau et gérer les travailleurs étrangers temporaires, le cas échéant. 

Elle demande à l’Union des producteurs agricoles et aux Producteurs de lait du Québec (PLQ) d’en créer un. « On paie des cotisations. Il faut qu’ils bougent; il faut que ça change, car les centres de crise ne connaissent pas la réalité agricole », affirme-t-elle. 

Les Producteurs de lait du Québec conseillent à quelqu’un qui ne sait plus quoi faire du troupeau de contacter sa fédération régionale de l’Union des producteurs agricoles (UPA) et de demander à parler au conseiller en production laitière. Sans être un service 24/7, ce conseiller pourra mettre la personne en relation avec d’autres producteurs de la région afin de créer une cellule d’entraide pour les opérations quotidiennes.

La directrice du Service de santé et de sécurité du travail de l’UPA, Isabelle Sauriol, indique que son organisation ne compte pas de psychologue ou d’intervenants qui peuvent agir en cas d’urgence. Elle explique que l’UPA fournit toutefois des outils, comme un guide de postvention, lequel vise à enclencher rapidement l’assistance aux personnes et aux milieux touchés par des pertes de vie d’agriculteurs par suicide. Ce guide renferme plusieurs numéros de téléphone et est accessible sur le site Internet de l’UPA. Le guide a aussi été envoyé à toutes les fédérations régionales de l’UPA. 

Des services de remplacement

« C’est arrivé à deux propriétaires d’une ferme laitière. Du jour au lendemain, ils sont tombés malades et n’étaient plus capables d’opérer leur ferme. On a pris la balle au bond et nous nous sommes occupés de leur ferme pendant 10 jours consécutifs », raconte-t-il.

Au Saguenay–Lac-Saint-Jean et dans le Centre-du-Québec, deux organismes offrent leurs services pour venir s’occuper des animaux à la ferme. La Halte coopérative de remplacement agricole a même un service 24/7 de remplacement de main-d’œuvre agricole, tandis qu’au Saguenay–Lac-Saint-Jean, la Coopérative de solidarité le Relait peut envoyer des agents de remplacement en 24 ou 48 heures, explique le coordonnateur, Marc-André Dumas

Ce dernier travaille sur un projet afin de pouvoir offrir ses services, en partie gratuitement, aux agriculteurs qui vivent une situation d’urgence ou de détresse psychologique. Il dit que cinq autres régions effectuent des démarches pour démarrer un organisme de remplacement de main-d’œuvre agricole.

Concernant les travailleurs étrangers, il est possible, autant pour les agriculteurs que pour les travailleurs étrangers eux-mêmes, de trouver de l’aide auprès de personnes qui parlent anglais, français et espagnol en contactant le Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec.

Un programme d’aide pour les agriculteurs et agricultrices 

Isabelle Sauriol, directrice du Service de santé et de sécurité du travail de l’UPA, souligne aussi l’existence du Programme d’aide pour les agriculteurs et agricultrices (PAPA). « C’est mon programme chouchou. Pour 220 $ par année, ce qui inclut le conjoint et les enfants à charge, [les agriculteurs] ont accès à des services de soins physiques et psychologiques, à un conseiller financier et juridique, etc. »

De l’aide lors d’une crise

Une personne sous le choc ou en état de crise peut trouver de l’aide en appelant directement :

  • son CLSC local;
  • le Centre de prévention du suicide de Québec au 1 866 APPELLE;
  • Info-Social au 811;
  • le Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec (RATTMAQ) au 514 415-8077;
  • la Halte coopérative de remplacement agricole (Centre-du-Québec) au 819 291-0882;
  • la Coopérative de solidarité le Relait (Saguenay–Lac-Saint-Jean) au 418 349-8065.