Régions 19 novembre 2025

Ses champs pris d’assaut par les dindons sauvages 

Chaque hiver, les champs de grandes cultures d’un producteur de Saint-André-Avellin, en Outaouais, se transforment en buffet pour les dindons sauvages. Attirés par le festin qui se cache sous la neige, ils se réunissent souvent par centaines sur ses terres.

« Ça fait huit ans qu’il y a une augmentation assez importante d’année en année. Avant, on en avait une trentaine sur les 800 acres de terres. Là, on en a facilement 500 », témoigne le producteur de grains biologiques Guy Sabourin. 

Les oiseaux, qui ont élu domicile près de sa ferme et qui se sont reproduits rapidement, « se promènent en groupe de 200-300 » sur ses terres, durant l’hiver. Quand ils ont faim, ils savent qu’ils peuvent fouiller sous la neige et « se prendre un snack » dans les semences de blé d’automne, mises en terre quelques mois plus tôt. 

Les nombreux dindons sauvages s’invitent aussi dans ses bâtiments, en quête de nourriture à se mettre sous la dent.

Tout est bien rangé dans des contenants de plastique hermétiques, alors ils ne peuvent rien manger, mais ça reste que les dindons, ça peut propager des maladies et contaminer les équipements.

Guy Sabourin

Guy Sabourin a bien essayé de faire venir des chasseurs pour contrôler cette population devenue envahissante, mais les dindons se reproduisent plus vite que le nombre limité d’oiseaux qu’il est permis d’abattre, durant les quelques semaines où le ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP) autorise la chasse, à l’automne et au printemps.

Résultat : l’agriculteur se retrouve avec bien peu d’options pour régler son problème, qui prend de l’ampleur chaque année. « Quand ça rentre, ça se multiplie », fait-il remarquer. « Je sais qu’il y a des producteurs de poulets bio que ça stresse beaucoup aussi, à cause de la grippe aviaire », ajoute M. Sabourin, signifiant ne pas être le seul agriculteur du secteur à être affligé par une population de dindons grandissante.

Les membres de la Fédération de l’Union des producteurs agricoles (UPA) Outaouais-Laurentides, réunis en assemblée générale annuelle, le 30 octobre, ont d’ailleurs adopté une résolution à l’unanimité demandant « une exception » à la réglementation provinciale actuelle pour chasser les dindons sauvages. Plus précisément, ils aimeraient que le ministère autorise « une chasse ciblée » en zone agricole pour contrôler les populations de dindons sauvages devenues nuisibles.

Présent à l’assemblée, qui s’est déroulée à Mont-Blanc, dans les Laurentides, le président général de l’UPA, Martin Caron, a raconté qu’un permis de chasse exceptionnel avait été accordé à un producteur de la Gaspésie pour contrôler une population de chevreuils qui venait déterrer ses récoltes. Après de longues démarches, sur plusieurs années, ce dernier a réussi à prouver que les animaux menaçaient réellement son entreprise et s’est vu attribuer une autorisation spéciale d’abattre un nombre maximal de chevreuils, sur une période donnée, et dans un périmètre établi, a confirmé la Fédération de l’UPA Gaspésie-Les Îles. 

De façon plus générale, les producteurs d’Outaouais-Laurentides demandent à ce que les dindons sauvages soient considérés comme des « petits gibiers », ce qui donnerait plus de latitude à un détenteur de permis de chasse pour les abattre lorsqu’ils sont nuisibles et lorsque tout a été tenté pour les effaroucher, sans succès. Actuellement, un permis de chasse de dindons sauvages permet de n’en tuer que trois par année, dont deux au printemps et un à l’automne.

Dans un courriel à La Terre, le MELCCFP a indiqué que des permis autorisant l’abattage de dindons peuvent aussi être délivrés « exceptionnellement » lorsque les dommages sont jugés « significatifs et inévitables ». Pour ce faire, le ministère doit d’abord faire enquête sur le terrain. Il n’est pas prévu, pour l’instant, de délivrer un tel permis en Outaouais, spécifie-t-on.  

La gestion de la population grandissante n’est pas adéquate, selon Michel Baril. Photo : Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs

La gestion de la population grandissante n’est pas adéquate, selon Michel Baril. Photo : Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs

Une gestion des dindons mal adaptée, selon un biologiste

Pour Michel Baril, qui est biologiste à la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs, il est évident qu’une horde de dindons sauvages peut causer des dégâts importants dans un champ. Or, la gestion de la population grandissante n’est pas adéquate, selon lui.

« Ce sont des oiseaux qui se tiennent en grands groupes. Ce n’est pas rare de voir 40-50 dindons ensemble. Quand un groupe arrive comme ça, on comprend que c’est dévastateur », observe-t-il.

M. Baril spécifie que le dindon sauvage – qui a immigré du sud avec les changements climatiques – n’est présent au Québec que depuis les années 1980, sauf que la population a pris de l’expansion « extrêmement vite, probablement plus vite que ce qu’on est capables de faire comme suivi biologique ».

Comme le dindon sauvage se reproduit rapidement et qu’il se tient « en pochettes », le biologiste estime qu’une « microgestion » de cette population serait nécessaire pour mieux la contrôler. Or, selon lui, Québec applique plutôt une « macrogestion » mal adaptée au comportement de cet oiseau.

« Le ministère se fixe des objectifs régionaux ou par zones de chasse. Par exemple, il établit que s’il n’y a pas plus de 1 000 dindons sur un territoire donné, il n’y a pas de problème. Sauf que les oiseaux ne sont pas répartis uniformément sur le terrain. Ils se tiennent en groupes, dans certains secteurs, donc c’est pour ça que ça crée des problèmes », plaide le biologiste. Il met toutefois en garde les agriculteurs sur le fait que les dindons sauvages sont souvent associés à des dommages dont ils ne sont pas responsables. Il croit que le fait qu’il soit difficile de prouver avec certitude que des dégâts aux cultures sont causés par les dindons est un frein à une volonté des autorités d’intervenir.

« Si on s’assoyait ensemble, le ministère de la Faune, l’UPA et les chasseurs, et qu’on regardait pour faire des actions de microgestion, je suis convaincu qu’il y aurait moyen de faire quelque chose, mais ça prend un peu de volonté de tout le monde », croit-il.