Robert Gagnon et Linedy Delice, respectivement président et trésorière de J53T, sont particulièrement fiers de la laitue produite par le Photos : André Laroche
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S'abonner maintenantRADISSON – Au nord du 53e parallèle, à Radisson, un petit groupe de maraîchers autodidactes s’activent depuis trois ans à jeter les bases de l’agriculture nordique. L’objectif : approvisionner le village en légumes frais pendant une grande partie de l’année.
« On a atteint l’autonomie alimentaire plus vite que prévu », affirme avec une satisfaction bien légitime Robert Gagnon, un sexagénaire à la tête de cette initiative citoyenne, baptisée Jardins du 53e Taïga (J53T).
Autour de lui pousse une variété impressionnante de légumes et de fruits : laitues, pak-choï, radis, tomates, pois mange-tout, fines herbes et autres végétaux alléchants occupent tout l’espace des potagers extérieurs et d’une luxuriante serre à chauffage passif. On y trouve même du melon d’eau, ce qui est tout un exploit en zone de rusticité 1a.
Radisson se situe tout au nord de la région Eeyou Istchee Baie-James, à quelques kilomètres du Nunavik. Elle est née des chantiers de la baie James pour la construction du barrage LG2, dans les années 1970. Au plus fort des travaux, la localité comptait près de 2 000 habitants.
Aujourd’hui, ils ne sont plus que 170 résidents permanents. La seule épicerie de l’endroit tient plus du gros dépanneur. Son rayon de fruits et légumes est famélique, les prix sont disproportionnés par rapport à la qualité et l’approvisionnement n’est pas non plus continuel.
C’est en 2018 qu’un groupe de citoyens, lassés de se trouver au bout de la chaîne de la logistique alimentaire, a eu l’idée d’un jardin communautaire. Retardée par la pandémie de COVID-19, la construction de la serre – indispensable sous ce climat – a été complétée en 2022, grâce au programme de développement économique Plan Nord.
Pour en optimiser l’exploitation, un jardinier a été embauché en 2023 grâce à une subvention du Centre régional de santé et de services sociaux local. « J’avais postulé sans vraiment vouloir l’emploi », raconte en rigolant Éric Minier, son accent du Lac-Saint-Jean trahissant ses origines.
Sans ambages, cet ancien chef d’équipe d’une pépinière de Dolbeau-Mistassini avoue qu’il ne croyait pas réellement aux chances de succès de J53T. « Faire pousser des légumes à Radisson? Vous êtes malades? » a-t-il lancé quand on lui a offert le poste, avant de se raviser.
L’avancement de la science
Deux ans plus tard, Éric Minier se retrouve au cœur de projets de recherche conduits par le Centre d’expertise et de transfert en agriculture biologique et de proximité (CETAB+).
« On est là pour développer l’agriculture nordique », explique-t-il.
Il n’existe pas de documentation ni de pratiques établies sur lesquelles s’appuyer. Par exemple, les calendriers de semences ne sont pas adaptés à notre réalité. Il faut souvent ajouter ici de 10 à 15 jours pour qu’une plante atteigne sa maturité.
Quels légumes sont les mieux adaptés à la rigueur du climat? Quelles sont les techniques les plus efficaces?
Pour le savoir, le jardinier de Radisson prend des mesures régulières dans le sol et dans l’air pour les chercheurs du CETAB+. Il teste également différentes pratiques, comme la culture en tunnel.
Éric Minier n’hésite pas non plus à tenter ses propres expériences. Il s’est rendu compte notamment qu’en ajoutant une étape de production, entre les semis en cellules et la plantation dans le potager, il pouvait faire jusqu’à trois récoltes de laitue par été. « C’est ma technique », affirme-t-il avec fierté.
Ces laitues bénéficient d’ailleurs de l’absence de ravageurs dans cette région. « Nous n’avons pas de chenilles ni de limaces qui viennent grignoter les feuilles. Pas besoin de pesticides! On fait du bio par la force des choses », poursuit-il.
Qualité reconnue
Aujourd’hui, J53T vend les trois quarts de sa production à la cafétéria des employés d’Hydro-Québec, située à deux coins de rue. Le reste est acheté par Air Inuit, les résidents et les touristes.
La qualité de la production maraîchère à Radisson est si reconnue que, deux fois par année, les chefs de l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ) n’hésitent pas à passer leurs commandes de légumes à Éric Minier pour les soupers gastronomiques qu’ils viennent concocter, deux fois par année, à l’Auberge Radisson pour les invités d’Hydro-Québec dans le cadre d’événements promotionnels.
« Leurs demandes sont très strictes, comme du mesclun, du persil, des tomates cerises, des capucines ou de la roquette de deux pouces. Je m’assure de faire pousser tout ce qu’ils demandent », dit Éric Minier.
L’air chauffé par le soleil, emprisonné dans le haut de la serre, est poussé dans des lits de pierre pour réchauffer la terre et réduire les écarts de température. Photo : André Laroche
Une serre à chauffage passif
La pièce maîtresse de J53T? Une serre à chauffage passif de 114 m2, développée par l’École de technologie supérieure, construite au coût d’un demi-million de dollars.
Son principe est à la fois simple et innovateur : des ventilateurs captent l’air chaud emprisonné au sommet de la serre pour le pousser sous la terre. La chaleur emmagasinée dans un lit de pierre permet le dégel hâtif des lits de culture.
« Au mois de mars, ici, la terre est dure comme de la roche. En revanche, il fait 15 ou 16 degrés dans la serre, car nous avons beaucoup de soleil. On prend donc cette chaleur disponible pour dégeler nos potagers », explique Éric Minier.
Ce chauffage passif permet aussi d’éliminer les grands écarts de température observés à Radisson. Si le mercure se maintient entre 20 et 30 degrés Celsius en juillet, il peut aussi descendre régulièrement sous les 10 degrés durant la nuit.
Le recours au chauffage d’appoint au propane n’a jamais été nécessaire, sauf pour déglacer le toit à quelques reprises, précise Robert Gagnon, soulignant les économies permises par le système passif.
C’est un ordinateur qui contrôle le système de ventilation, ainsi que l’ouverture et la fermeture du toit et des murs, pour maintenir la température intérieure au niveau idéal pour les cultures.
La serre est un outil indispensable à l’agriculture nordique, souligne M. Minier. « Elle nous permet de produire des légumes du 20 avril jusqu’à la fin novembre. Auparavant, la saison commençait en juillet et se terminait en septembre. »