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Le bien-être animal dans l’élevage bovin

Les initiatives de bien-être animal dans l’industrie du bœuf, mise à part le bio, se font plutôt rares. Cela s’explique par les groupes de pression qui sont moins virulents à son égard. « De nombreux bœufs vivent en liberté dans d’immenses pâturages, et cela répond à certains concepts de bien-être animal. Cette production n’est pas parfaite, mais disons qu’il est moins urgent d’y intervenir », résume Leanne McConnachie, directrice des programmes pour les animaux de ferme à la Vancouver Humane Society. Deux projets spécifiquement associés au bien-être animal sont toutefois en émergence au Québec, et ils méritent d’être soulignés. L’un concerne le transport (qui sera abordé dans le prochain numéro de L’Utili-Terre), et l’autre, un abattoir.

Un abattoir respectueux

Dans le bastion de l’amiante, plus précisément à Asbestos, se trouve un abattoir fraîchement construit au coût de 11 millions de dollars. Ce n’est pourtant pas l’équipement neuf et les murs blancs immaculés qui se démarquent, mais bien l’application du concept de bien-être animal. « Le commerce change. Les Américains ont banni la viande de cheval, car ils le considèrent maintenant comme un animal domestique. Les préoccupations de nos voisins du Sud envers le bien-être animal sont donc réelles et grandissantes. Ici nous ne sommes pas en reste, car la jeune génération de consommateurs est très au fait des préoccupations environnementales et du sort réservé aux animaux. Bref, d’ici cinq ans, je crois que le bien-être animal aura une incidence énorme sur l’industrie de la viande. Et cette tendance sera mondiale. » Ce commentaire de Claude Laroche, président de Les Viandes Laroche, traduit bien l’importance qu’il accorde au bien-être animal. Mais cela va également de pair avec les caractéristiques du bœuf VSC (Viandes Sélectionnées des Cantons) qu’il commercialise déjà depuis quelques années. « Avec VSC, nous offrons une viande sans hormones de croissance et sans antibiotiques, mais nous désirons également caractériser ce produit par sa tendreté. À cet égard, des croisements génétiques sont spécialement sélectionnés. Qui plus est, un animal confortable et moins stressé donne une viande plus tendre. Le bien-être animal s’avère ainsi un moyen supplémentaire d’améliorer la qualité de notre produit. C’est donc par cohérence envers notre mise en marché et nos valeurs que nous avons pris la tangente du bien-être animal. »

Une tournée des lieux

Les journalistes sont rarement bienvenus dans les abattoirs! Le personnel nous a toutefois permis de visiter les installations afin de nous montrer en quoi elles se démarquent pour le bien-être animal. Le lecteur comprendra que certaines sections n’ont pu être photographiées.

Infrastructures. L’entrée des animaux s’effectue sur une plate-forme de déchargement dont la hauteur est égale à celle de la remorque; il n’y a donc pas de rampe surélevée. M. Laroche mentionne que son positionnement en diagonale permet également de diminuer la vitesse de débarquement des bêtes et d’abaisser le nombre de chutes, lesquelles, si elles surviennent, doivent être comptabilisées.

Par définition, un abattoir n’est pas l’endroit le plus joyeux sur terre! Toutefois, dans les installations d’Asbestos, plusieurs éléments visent à rendre le processus plus clément. L’aire d’attente est tempérée par l’entremise d’un système de chauffage et de climatisation. Les plafonds hauts et l’endroit relativement sombre confèrent une ambiance de calme. Le fait que ces infrastructures aient été construites selon les critères de la spécialiste Temple Grandin n’y est peut-être pas étranger. Cette femme que certains surnomment « la dame qui pense comme un bovin » a fait l’objet de plusieurs reportages, et même d’un film. À vrai dire, cette personne autiste s’est fait une spécialité du bien-être animal. Plusieurs installations pour bovins à travers le monde emploient aujourd’hui des équipements de manipulation qui sont de sa conception. « Pour diriger les animaux au poste d’abattage, Mme Grandin propose une zone en demi-cercle où une porte hydraulique sur pivot empêche les animaux de reculer. Ceux-ci empruntent alors le circuit menant au poste d’abattage. Ce dernier est de forme circulaire, et les parois ont été polies afin d’éviter les blessures. Des lumières spécialement positionnées dirigent un faisceau lumineux vers l’avant du trajet de l’animal, et ce, afin de le guider et de l’inciter à avancer. Toutes ces composantes ont l’objectif de faire avancer les animaux volontairement, sans devoir être poussés par un humain. Et contrairement à un circuit en ligne droite où les animaux verraient la fin du trajet et s’arrêteraient, les dispositifs circulaires leur donnent l’impression que ce chemin débouchera », explique M. Laroche.

Méthodes. « Les animaux surexcités ou nerveux sont relevés. Par la suite, avec le système de traçabilité, nous étudions le parcours de l’animal. Est-ce un incident dans le transport, un problème d’élevage, une tendance génétique également remarquée chez ses parents?, de questionner Claude Laroche. Lorsque nous trouvons la raison, nous corrigeons la situation, car des animaux nerveux ont un impact négatif sur le confort de leurs congénères, mais aussi sur la qualité de la viande. » Dans la même veine, les beuglements lors du débarquement et dans l’aire d’attente sont comptabilisés. Advenant qu’un animal beugle consécutivement plus que quatre fois, il est noté au registre et la cause doit être identifiée (douleur, stress, fatigue, etc.). Concernant le bâton électrique, il est interdit de l’apposer sur certaines parties sensibles de l’animal et son utilisation est limitée à moins de 10 % des bêtes. Par exemple, si un groupe de 50 bœufs arrive, les employés ne pourront se servir du bâton électrique plus de cinq fois. Les gens qui travaillent à la manipulation des animaux doivent être silencieux. « L’animal est sensible aux cris humains; c’est même un facteur de stress de première importance. Nous appliquons une norme qui interdit aux gens de crier, autant lors du déchargement que dans l’aire d’attente », d’ajouter M. Laroche. Concernant l’abattage, des mesures sont également prises. Quand l’animal se fait assommer ou saigner, il ne doit y avoir aucune ratée. Si jamais l’opération doit être répétée, l’employé doit l’inscrire au registre et cela est transmis à notre responsable de la certification à l’interne et à l’externe.

Un compositeur australien, Robert J. Boyd, est connu pour l’originalité de ses œuvres; celles spécifiquement destinées pour détendre les animaux domestiques, sauvages ainsi que le bétail. Son disque tourne tous les jours à Asbestos : par l’entremise de haut-parleurs dispersés dans l’air d’attente, il fait entendre aux bêtes une musique tantôt imprégnée de sons de la nature, tantôt d’airs classiques. « Certaines fréquences sonores calment ou effraient les animaux. Nous voyons en cette musique deux avantages : d’une part, elle a un effet apaisant pour les animaux qui viennent d’arriver à l’abattoir, d’autre part, la même musique joue dans notre parc d’engraissement. Quand les animaux arrivent à l’abattoir, ils se sentent moins dépaysés, puisqu’ils retrouvent les mêmes sons. Au final, nous croyons que cela contribue à diminuer le stress relié au déplacement », souligne M. Laroche.

Rentable, le bien-être?

De l’aveu du président, beaucoup d’efforts et d’investissements sont consentis chez Les Viandes Laroche pour instaurer et faire certifier des normes de bien-être animal. Pourtant, il ne s’attend pas à vendre plus cher ses produits. « Je ne crois pas que le consommateur sera prêt à payer plus parce qu’un produit est certifié “bien-être animal”. Par contre, cela représentera une valeur supplémentaire à ses yeux, et à ce moment, il pourrait davantage opter pour notre produit plutôt qu’un autre. Je perçois le bien-être comme un élément de différenciation. » Les viandes Laroche ont tout d’abord l’objectif de bien desservir le marché québécois avec leur viande VSC, mais le terrain qu’ils ont acheté derrière l’abattoir, c’est pour l’Europe. « Nous avons déjà prévu un plan d’agrandissement, advenant de bons volumes d’exportation en Europe. En vérité, plusieurs Européens affectionnent le même type de viande que notre clientèle d’ici : plus faible en gras que les coupes américaines, avec une sélection génétique prônant la tendreté, un excellent système de traçabilité, etc. Le bien-être animal était probablement le dernier élément qui nous manquait pour offrir un produit répondant vraiment aux critères des Européens, et ainsi, nous positionner sur ce marché », analyse M. Laroche.

L’unification

Seul l’abattoir est présentement certifié pour le bien-être animal par la firme Concert Canada. Mais dans l’esprit de Claude Laroche, tous les intervenants devront éventuellement être unifiés sous l’étendard du bien-être animal : « C’était difficile d’imposer des normes de bien-être à mes éleveurs, si nous sommes incapables de montrer l’exemple ici. L’abattoir fut donc le premier à être opéré en fonction de la maximisation du bien-être animal. Par la suite, notre centre de finition s’y conformera, et éventuellement, les éleveurs de veaux d’embouche aussi. »