Élevage 23 janvier 2026

ACIA : aidés d’un côté, bloqués de l’autre

La prudence de l’Agence canadienne de l’inspection des aliments (ACIA) à l’égard de produits d’origine animale pouvant être réintroduits dans l’alimentation du bétail retarde l’évolution de projets d’entreprises d’élevage de mouches soldats noires.

L’un des pionniers de ce type d’élevage dans la province, l’entreprise Entosystem, dont l’usine de production est à Drummondville, investit temps et argent depuis environ cinq ans afin d’obtenir le feu vert de l’ACIA pour commercialiser les larves qu’il produit sur le marché de l’alimentation du bétail. Ce marché est dans la mire de la jeune entreprise pour accroître sa production dans les prochaines années.

Or, jusqu’ici, l’entreprise se bute à un refus catégorique de l’ACIA. Une situation qui exaspère le directeur scientifique de l’usine, Christopher Warburton, qui estime que leurs tests, de même que plusieurs études scientifiques produites ailleurs dans le monde, démontrent pourtant l’innocuité du produit pour le bétail. Un produit que l’entreprise peut d’ailleurs déjà commercialiser aux États-Unis, ayant obtenu l’accréditation nécessaire de ce pays.

« Ils [l’ACIA] nous ont simplement dit : « Ben vous n’avez pas le droit de donner de la viande aux animaux. » Mais on ne donne pas de viande aux animaux. On récupère du prêt-à-manger des épiceries, comme des sandwichs, pour nourrir des larves qui sont ensuite séparées de leur substrat de croissance et cuites à des températures très élevées pour s’assurer qu’elles sont saines pour l’alimentation des animaux », nuance-t-il.

Christopher Warburton
Christopher Warburton

Cet argument et d’autres n’ont pas suffi à convaincre l’ACIA, se désole M. Warburton, qui ajoute que d’autres joueurs de l’industrie font face à la même impasse administrative, dont le Couvoir Scott, dans Chaudière-Appalaches. Ce dernier a démarré, il y a environ deux ans, un projet d’élevage de mouches soldats noires pour revaloriser les déchets issus de ses couvoirs et de ses poulaillers. Jérémy Lavoie, biologiste et directeur des fermes du Couvoir, rapporte également une certaine « rigidité » de l’ACIA dans le traitement de leur dossier. « Même si on leur présente tous les tests qui démontrent que nos insectes sont exempts de tout type de contamination animale, bactérienne, pathogène, et qu’il ne reste rien à la surface – parce qu’on est capable de faire cette preuve-là –, ils finissent toujours par nous fournir une excuse bidon. Ils nous laissent le fardeau de la preuve sur les épaules, sans préciser de quelles analyses ils ont besoin », déplore-t-il.

Quant à leur projet d’élevage de mouches soldats noires, il n’est pas mort pour autant, mais a été réorienté pour éviter que les larves soient réintroduites dans l’alimentation du bétail.

Une prudence justifiée, selon l’ACIA

De son côté, l’Agence canadienne d’inspection des aliments insiste sur l’importance de maintenir une approche de précaution par rapport à cet enjeu, même si « aucune politique n’interdit explicitement l’usage de produits d’origine animale pour nourrir les insectes », indique-t-elle. En s’appuyant sur le Règlement sur les aliments du bétail, elle rappelle son rôle d’évaluer chaque dossier selon le type d’insecte, son régime alimentaire et les méthodes de transformation, qui peuvent varier. « Tout promoteur doit donc prouver hors de tout doute que son processus de fabrication élimine les risques physiques, chimiques et microbiologiques, car les insectes peuvent absorber les contaminants de leur milieu », précise-t-elle dans une réponse fournie par courriel.

L’organisation fédérale maintient qu’il existe un risque dans la mesure où des produits ou sous-produits animaux, lorsque les larves sont cultivées sur ces matières, sont réintroduits dans l’alimentation du bétail, qui sert ensuite à l’alimentation humaine.  

Actuellement, aucun ingrédient à base de larves de mouches soldats noires n’est autorisé pour le bétail au pays, précise-t-elle. Lorsqu’une autorisation est émise, celle-ci doit être renouvelée tous les trois ans.

Une situation paradoxale

Le représentant d’Entosystem, Christopher Warburton, souligne pour sa part le caractère paradoxal de la situation, puisque leur entreprise a reçu plusieurs subventions, dont une aide de 2 M$ du gouvernement fédéral dans le cadre du Programme des technologies propres en agriculture. « On a signalé à l’ACIA que leur propre ministère nous a subventionnés parce qu’ils aimaient notre modèle d’économie circulaire, qui réintègre les déchets alimentaires dans la chaîne de production. L’ACIA a répondu qu’elle agissait de manière indépendante », confie-t-il.