À la une 2 février 2026

Après les radis, une production industrielle de champignons

MIRABEL – Après avoir converti leurs serres de cannabis pour y produire des radis, en 2023, les exploitants des Serres Leciel se sont demandé ce qu’ils allaient bien pouvoir faire d’installations connexes, sans fenêtres, a priori conçues pour le séchage du cannabis. Spacieux et divisé en plusieurs pièces à atmosphère contrôlée, l’espace vacant avait le potentiel d’accueillir une nouvelle culture, mais laquelle? Leur choix s’est finalement arrêté sur les champignons de spécialité.

« On avait tous les équipements pour faire un peu ce qu’on voulait, donc l’idée, c’était de trouver le bon match pour nos équipements et pour répondre à un besoin sur le marché. Finalement, on a décidé de faire des tests avec les champignons de spécialité, parce qu’on voyait une demande pour ça », expose Steve Bertrand, qui gère l’entreprise de Mirabel, dans les Laurentides, avec son père, Stéphane.

Des essais fructueux pour la culture de pleurotes et de crinières de lion, couplés à l’intérêt immédiat de leur réseau d’acheteurs, à qui ils vendaient déjà des radis et des tomates, ont convaincu les Serres Leciel de se lancer dans la production intensive de champignons de spécialité, il y a environ deux ans. L’entreprise voyait le potentiel de cette culture et savait qu’il y avait un marché à prendre, notamment parce que la capacité de les cultiver en gros volumes n’est pas courante.

On dirait que nos clients avaient toujours été à la recherche d’un producteur sérieux au niveau industriel. Quand ils ont vu nos installations, je pense qu’ils ont été convaincus.

Steve Bertrand

Déjà, la ferme produit 2 000 kilos de pleurotes et de crinières de lion par semaine, qu’elle vend chez IGA, Metro, Super C et dans les paniers des Fermes Lufa, notamment. Elle estime qu’elle pourrait éventuellement augmenter la production hebdomadaire à 10 000  kilos, avec les mêmes installations, mais préfère croître progressivement.

Steve Bertrand gère l’entreprise de Mirabel, dans les Laurentides, qui produit 2 000 kilos de pleurotes et de crinières de lion par semaine.

Des pleurotes et des crinières de lion

La champignonnière est divisée en plusieurs salles fermées, chacune servant à une étape de production différente. Car l’entreprise fait « vraiment tout de A à Z », de la création du substrat jusqu’à la récolte. 

Alors qu’elle était vide il y a à peine deux ans, une grande pièce laisse désormais place à d’innombrables quantités de sacs bruns et blancs, placés sur des chariots à roulettes. Ils seront entreposés dans cette salle d’incubation pendant deux semaines, le temps que le mycélium de champignon qu’ils contiennent puisse coloniser le substrat de culture. Une fois cette étape terminée, les blocs colonisés prendront le chemin de l’une des salles de fructification, plus loin, où le contact avec l’air ambiant fera émerger des champignons. À l’intérieur d’une de ces pièces, un employé, muni d’un masque, coupe justement des pleurotes roses et les dépose dans un bac. Un peu plus loin, une autre salle aux conditions atmosphériques différentes regorge plutôt de crinières de lion qui seront bientôt prêtes à être récoltées. 

Une grande pièce, convertie en salle d’incubation, laisse place à d’innombrables quantités de sacs bruns et blancs, placés sur des chariots à roulettes. Ils y seront entreposés pendant deux semaines, le temps que le mycélium de champignon qu’ils contiennent puisse coloniser le substrat de culture. Photo : Caroline Morneau/TCN
Ce « pasteurisateur, version container » est un équipement pensé par l’équipe des Serres Leciel, dans lequel on met les sacs de substrat pour enlever les bactéries et les contaminants, avant qu’y soit ajouté le mycélium. La machine peut pasteuriser jusqu’à 2000 sacs à la fois, en chauffant en haut de 100 degrés Celsius, avec pression d’humidité, pendant 18 h.

« Les pleurotes roses, gris, jaunes sont des variétés plus tropicales. Ils aiment plus la chaleur, l’humidité, tandis que la crinière de lion aime ça plus frais, donc on vient les séparer pour leur donner chacun les conditions optimales pour la croissance. On contrôle l’humidité, la température, le CO2, à l’intérieur des salles. Il y a vraiment une science derrière ça qui nous a pris deux ans à apprendre », indique Steve Bertrand.

Un employé s’affaire à la récolte de pleurotes roses. Il est protégé par un masque, pour éviter une exposition aux spores toute la journée, puisqu’elle pourrait s’avérer néfaste pour les poumons.

Développer des niches pour se démarquer

Un peu comme ils l’ont fait avec les radis en serre, les Bertrand ont dû se documenter sur les façons de faire ailleurs et multiplier les essais et erreurs pour apprivoiser la culture des champignons, dont les connaissances et l’expertise au Québec sont retreintes. Et il leur reste des choses à apprendre. Ils disposaient déjà d’installations qui leur permettaient de contrôler la température, ce qui leur donnait un avantage, mais des investissements de 500 000 $ ont tout de même été requis pour adapter les espaces à la culture des champignons de spécialité et pour l’acquisition d’équipements. Tout ceci mis ensemble a nécessité une bonne dose de volonté et de risques, mais les Bertrand sont d’avis que c’est en développant des niches de la sorte qu’ils se démarquent. Même si cela implique plus d’efforts et de coûts pour l’acquisition de connaissances techniques.

Je pense que ce qui fait un peu notre succès, c’est qu’on n’a pas peur d’essayer. On a des buts, et pour les atteindre, des fois, il faut sortir de la boîte.

Steve Bertrand
Dans les serres de radis, les légumes poussent à même le sol, comme s’ils étaient en champ.

Dans les serres de radis, les légumes poussent à même le sol, comme s’ils étaient en champ.

De moins en moins de place pour les tomates

D’ailleurs, les Serres Leciel ont choisi les radis en serre parce que cette culture, peu préconisée au Québec, lui semblait plus prometteuse en hiver que la tomate, dont le marché est très concurrentiel, en raison des importations. Selon Steve Bertrand, les problèmes financiers des Productions Horticoles Demers témoignent justement de ce phénomène d’engorgement.

« On a des plans d’agrandissement pour la culture de radis, mais nos créanciers actuels ont été très clairs avec nous autres que si c’était pour un projet de tomates, c’était refusé. Donc, ça donne un peu le contexte dans lequel on est, présentement, avec la culture de tomates », fait valoir l’agriculteur, dont l’entreprise produit des tomates, mais seulement de types cerises et raisins, voyant un marché pour cette niche.

Rentable?

Lorsqu’on lui demande si ses activités sont rentables, Steve Bertrand admet qu’il y a encore du travail à faire, mais a confiance qu’il y parviendra, notamment en se diversifiant. Constatant que ses radis sont moins payants l’été, parce qu’il y a plus d’abondance, il teste par exemple la possibilité que ses serres servent aussi à la culture d’oignons verts, en rotation. « Mes serres, c’est comme des champs [car les radis poussent à même le sol], donc on pourrait faire des rotations avec d’autres légumes à croissance rapide. L’idée serait de baisser la pression sur le radis en trouvant des cultures plus rentables en été, pour qu’on ait vraiment 12 mois de qualité de production et de rentabilité. C’est ça, le défi », conclut-il.