L’importance de la mesure des rendements

Une cohorte de dix producteurs du Centre-du-Québec et de l’Estrie participe depuis l’an dernier à une régie plus serrée de leurs prairies. L’idée : amener les producteurs à mesurer leurs rendements sur le plan des tonnes de matière sèche à l’hectare. Une dizaine d’autres régions de Saint-Hyacinthe, de Lanaudière et du Saguenay–Lac-Saint-Jean s’est ajoutée au groupe ce printemps pour compléter le projet soutenu par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec. 

« Dans la filière au complet, on s’entend pour dire que si on connaissait mieux nos rendements par champ, qu’on avait vraiment plus de détails à ce niveau-là, on serait capables d’aller chercher plus de rendements, de meilleurs coûts de production, plus de données qui vont aider les producteurs à prendre des décisions », explique Marie-Pier Landry, agronome et consultante en plantes fourragères. L’agronome signale à cet égard qu’en ce moment, les producteurs, de façon générale, connaissent assez peu leurs champs et ce qu’ils rapportent. « On a de la misère à trouver des producteurs qui connaissent leurs rendements, alors de savoir quel est l’impact d’un bon rendement sur la production animale, on n’est pas rendus là », dit-elle. « Souvent, on laisse le soin à la nature de nous donner ce qu’elle veut bien nous donner », ajoute Cynthia Chicoine, agente de concertation et de communication au CQPF.

Le projet porté par le CQPF veut convaincre les producteurs agricoles de l’importance de champs riches en fourrages pour leur entreprise. Photo : Gracieuseté de Cynthia Chicoine

Un pas à la fois

Pour amener les agriculteurs vers de meilleures pratiques culturales, il faut avancer un pas à la fois, convaincre les producteurs qu’ils peuvent agir de manière efficace sur le rendement de leurs prairies par des moyens relativement simples. C’est la première étape. « Dès qu’on pense aux façons de faciliter la vie des producteurs, la première question qui vient est : est-ce qu’en ce moment, ils savent vraiment ce qu’ils font? » demande Cynthia Chicoine. La réponse à cette question reste incertaine, même chez les plus volontaires, observe pour sa part Marie-Pier Landry. « Dans notre bilan d’automne, j’ai commencé avec la question : qu’est-ce qu’un bon rendement pour vous? Un seul producteur a levé la main, et je sentais qu’il n’était pas certain de lui », se rappelle l’agronome. Il faut donc leur enseigner comment maximiser leurs rendements.

La technologie peut ici se révéler d’un grand secours. Les fourragères de nouvelle génération donnent, en temps réel, à peu près toutes les propriétés du foin au fur et à mesure qu’elles l’engloutissent. Grâce à la télémétrie, il est même possible d’obtenir toutes ces informations, en plus du poids, de la longueur et du nombre de galettes, de chacune des balles produites, selon l’endroit précis où elle a été récoltée. Des sondes existent également afin de surveiller l’humidité du fourrage entreposé. Il s’agit toutefois de solutions coûteuses qui se mesurent souvent en centaines de milliers de dollars. 

L’équipe du CQPF propose des solutions plus abordables. « On a déjà commencé avec les producteurs qui participent au projet. Parfois, ils possèdent leur inventaire annuel », explique Mme Landry. Mine de rien, il s’agit d’un bon départ qu’il est possible d’améliorer sans trop d’efforts. « Ensuite, on va les amener à connaître leur production par champ, et on va leur expliquer pourquoi on veut qu’il la connaisse par champ. L’idée, c’est de démontrer que ce genre d’informations aide beaucoup à la prise de décision », poursuit l’agronome, qui précise l’importance d’expliquer la valeur très concrète des données récoltées sur le terrain pour une meilleure production. « On leur montre le genre de graphiques qu’on peut générer lorsqu’on dispose des données par champ. On peut obtenir des graphiques de performance, identifier les champs qui performent le mieux, la limite inférieure de rendement qui exige une intervention, etc. » Fait intéressant : les producteurs se montrent réceptifs, observe la conseillère en production fourragère. « En leur montrant ce qu’il est possible de faire, il faut 15 minutes pour les convaincre. Pour eux, l’équation est simple : si ce n’est pas trop compliqué et que ça aide, ils sont prêts à adapter leurs pratiques. »

La production et la récolte des fourrages s’étendent pendant toute la période estivale, et exigent souvent de longues
journées de travail. Photo : Gracieuseté de Ferme RGC Themis

Une culture chronophage

À la décharge des agriculteurs, leur manque relatif d’attention pour la régie optimale de leurs prairies s’explique plutôt aisément. D’abord, du foin, ça pousse, peu importe le soin qu’on lui apporte. « Le fait que c’est une plante pérenne, on a tendance à la négliger, croit l’agronome Marie-Pier Landry. Elle pousse, beau temps, mauvais temps. » Ensuite, tirer le meilleur de ses prairies demande du temps. Valérie Poulin, de la Ferme Valbois, à Coaticook, en Estrie, en sait quelque chose. Son métier, c’est de produire du foin, rien que du foin de qualité dont l’essentiel des petites balles carrées de 42 livres prend la direction des États-Unis pour nourrir des chevaux. « Le foin, c’est différent des autres grandes cultures. Tu dois aller souvent au champ, contrairement au gars de maïs. Engrais et fumier au départ, et ensuite, tu dois y retourner souvent pour observer la progression du foin pour répondre aux besoins du client. Il faut voir à quel stade il est rendu, à quel moment je dois le récolter selon ce que je veux obtenir », explique la productrice, qui cultive ses fourrages sur un peu plus de 400 hectares.

Cette culture aux petits soins donne cependant des résultats, soutient Valérie Poulin, dont les rendements ont doublé depuis le début de sa spécialisation, il y a une dizaine d’années. Elle demande toutefois de l’engagement, donc du temps. « Pour le moment, la production d’un bon foin repose sur l’effort supplémentaire que déploie le producteur pour améliorer la régie de ses champs. C’est le genre d’efforts qu’il peut être facile de laisser tomber à la fin de la journée, quand on est fatigué », reconnaît Marie-Pier Landry. Il s’agit cependant d’un petit plus qui peut rapporter, signale Cynthia Chicoine. « Pour avoir parlé avec des conseillers, les coûts de production dans les plantes fourragères peuvent passer du simple au double, dans le même rang. »

La réflexion du CQPF sur la maximisation du rendement des prairies ne se fait pas en vase clos. Elle s’inspire de ce qui se fait ailleurs. Une équipe du Conseil participe depuis trois ans à un colloque sur le sujet, en France. Sur cette photo, des prairies françaises, captées le printemps dernier. Photo :
Gracieuseté de Cynthia Chicoine

Le début d’un temps nouveau?

Les producteurs qui participent au projet du CQPF représentent davantage qu’une simple source de données. C’est à travers eux que le Conseil espère toucher les autres producteurs de fourrages de la province. « L’objectif du projet est de former des producteurs-ambassadeurs qui vont aller dire oui, on est capables de le faire et, oui, ça donne des résultats! Avec ce groupe-là, on veut faire rayonner les outils qui permettent d’améliorer la régie des champs. L’idée, c’est de passer le message », précise Cynthia Chicoine, dont l’équipe travaille à la préparation de la journée foin de septembre, qui portera justement sur la mesure du rendement du foin. « Si le message passe chez les conseillers, il va finir par se rendre aux producteurs », croit-elle.