Photomontage : Judith Boivin-Robert/TCN
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S'abonner maintenantFin mars. Il y a encore de la neige au sol et les semis ne sont pas commencés, mais les fermes maraîchères qui embauchent beaucoup de travailleurs étrangers temporaires (TET) ne chôment pas pour autant. Les préparatifs en prévision de l’arrivée imminente de leur main-d’œuvre sont exigeants, tantôt en raison de la paperasse ou de la logistique complexe de transport, tantôt parce que… 900 personnes s’apprêtent à arriver dans une seule ferme.
Au moment de l’entretien téléphonique, à la fin mars, la copropriétaire des Productions Maraîchères Mailhot, Raphaëlle Mailhot, devait gérer un pépin. « Il y a un travailleur qui vient de m’apprendre que, pour des raisons personnelles, il ne viendra pas cette année. Donc, je dois trouver un remplaçant », explique cette habituée des imprévus du genre, à cette période de l’année. C’est le rush des préparatifs en prévision de l’arrivée de ses 110 travailleurs étrangers temporaires (TET), dont 28 sont attendus autour du 20 avril.

Gestion des papiers, suivi auprès d’eux pour s’assurer qu’ils ont en main leur visa et leur permis de travail, réservation de vols, préparation des logements, mise à jour des formations; la liste de choses à faire est longue, mais Raphaëlle Mailhot ne panique pas. Cela fait 20 ans que sa ferme de Saint-Alexis, dans Lanaudière, accueille de la main-d’œuvre étrangère. Son système est bien rodé et son équipe est solide.
« Chaque année, on a notre check list et on part ça. On connaît la chanson », lance la responsable des ressources humaines à la ferme, qui s’occupe de la main-d’œuvre à temps plein avec l’aide, à temps partiel, de deux employés.
28 TET à transporter au Lac-Saint-Jean
Le 20 mars, Mylène Boily, qui est copropriétaire du Potager Grandmont, au Lac-Saint-Jean, réservait des billets d’avion pour ses groupes d’avril. Chaque année, la logistique de transport des TET jusqu’à sa ferme, qui se trouve à 460 km de l’aéroport Montréal-Trudeau, est un défi logistique.
« Quand j’ai des arrivées, la gestion de la main-d’œuvre, ça peut prendre 50 % de mon temps », précise celle dont l’entreprise de Saint-Gédéon embauche une quarantaine d’employés en haute saison, dont 28 TET. C’est beaucoup comparé à la majorité des fermes de sa région, qui sont surtout laitières ou de petite taille, et qui n’ont pas besoin d’autant de main-d’œuvre.

Pour simplifier l’organisation des trajets, l’agricultrice réserve, lorsque c’est possible, des places dans des vols nolisés qui sont liés à des autobus nolisés par l’entremise de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère (FERME). Il arrive que des bus se rendent jusqu’à Québec ou même jusqu’à Métabetchouan, à dix minutes de sa ferme, lorsqu’elle est « chanceuse ». Cela réduit le nombre d’allers-retours de 12 heures à faire, entre Saint-Gédéon et Montréal, lorsque le service d’autobus n’est pas disponible. Il existe aussi une page Facebook d’échange entre agriculteurs du Lac-Saint-Jean qui ont des transports de travailleurs à coordonner. Les fermes laitières qui embauchent un ou deux TET sont nombreuses dans son coin, explique l’agricultrice. « Quand des jumelages sont possibles, on s’entraide. »
Une équipe à temps plein
Dans les Hautes-Laurentides, les Entreprises Pitre se sont armées de neuf employés aux ressources humaines pour accueillir leurs 900 travailleurs (voir autre texte en page A05). « On a des personnes qui sont là pour apporter du soutien aux travailleurs, pour faire le pont en cas d’accident de travail et pour s’assurer que les endroits de travail sont salubres. Il y a trois personnes pour répondre aux questions des travailleurs. On a une personne attitrée aux hébergements, pour s’assurer que nos maisons sont en ordre. On a des gens qui s’occupent du côté administratif », énumère la directrice des ressources humaines, de la santé et la sécurité et des communications, Kim Duperron.
De nombreux doublons
Le processus administratif pour recruter ne s’allège pas avec le temps, selon les producteurs avec qui La Terre s’est entretenue, même qu’il s’alourdit. La directrice du recrutement à la Ferme Onésime Pouliot, située à l’île d’Orléans, Christiane Gagné, remarque que les doublons sont particulièrement nombreux, cette année.
« J’ai fait sept-huit demandes d’EIMT [études d’impact sur le marché du travail] et j’ai eu sept-huit fois les mêmes questions », exprime-t-elle.

Le consultant en immigration à l’Union des producteurs agricoles, Denis Roy, explique que le gouvernement fédéral est plus pointilleux depuis qu’un envoyé spécial des Nations unies a affirmé que le Programme des TET canadien est propice à de l’esclavage moderne. Environ 35 % des demandes d’EIMT font désormais l’objet de questions supplémentaires, comparativement à 5 % en 2024.
Le directeur général de la Ferme François Gosselin, également à l’île d’Orléans, Olivier Parent, croit qu’il y aurait sûrement moyen de simplifier certaines étapes, tout en s’assurant d’un encadrement adéquat. « Lorsque le travailleur arrive, on doit refaire la demande pour [l’assurance maladie]. On remplit le même formulaire, avec les mêmes informations, année après année », indique en exemple celui dont la ferme embauche 160 travailleurs, dont plusieurs reviennent depuis cinq, dix, voire vingt ans.
Un dépanneur à la ferme
À la ferme Productions Maraîchères Mailhot, la copropriétaire Raphaëlle Mailhot connaît bien ses employés. Elle a donc mis en place des initiatives simples, mais personnalisées, qui répondent à leurs besoins culturels. Par exemple, dans la cuisine des travailleurs, il n’y a pas de grille-pain, mais il y a des plaques à tortillas.

« Il y a plusieurs choses banales comme ça qu’on a comprises au fil du temps. Pour nous, une cuisine sans toaster, ça n’a pas de sens, mais eux, ils mangent des tortillas comme du pain », ajoute l’agricultrice de Saint-Alexis, dans Lanaudière.
Chaque été, une fois l’école terminée, ses deux enfants s’occupent de la gestion d’un petit dépanneur maison, organisé à même le site de l’entreprise, où les TET peuvent aller acheter des produits qu’ils aiment.
« En période achalandée, on a remarqué qu’ils ne s’alimentent pas toujours bien. Il y a une sortie par semaine pour aller à l’épicerie, mais des fois, ils manquent quand même de nourriture », explique Mme Mailhot. Plusieurs n’ont pas l’habitude de cuisiner, a-t-elle constaté.
