Pommes de terre 20 mars 2026

Recul du prépelage : les petits producteurs-transformateurs se tirent mieux d’affaire

Après plusieurs années de croissance, poussée entre autres par la pénurie de main-d’œuvre en restauration, le secteur de la pomme de terre prépelée vit de l’incertitude. Si les petits producteurs qui réalisent eux-mêmes cette première transformation parviennent encore à tirer leur épingle du jeu, l’instabilité des marchés mondiaux complique les négociations entre producteurs et transformateurs.

Deux fois par semaine, le camion de la Ferme Bellevue s’arrête Chez Morasse pour décharger des sacs de pommes de terre pelées de 9 kilos chacun. « C’est un des plus gros clients, assure Yvan Simard, livreur pour la ferme de Palmarolle depuis une douzaine d’années. Soixante cette semaine, c’est une petite livraison pour eux autres. D’habitude, c’est une ­centaine de sacs. Ça roule ici! » 

Ouvert depuis 1969, le casse-croûte de Rouyn-Noranda est une véritable institution. Il se targue d’ailleurs de servir la « meilleure poutine au monde ». Mais depuis plusieurs années déjà, la pénurie de main-d’œuvre est un casse-tête pour ce repaire de fêtards qui a dû se résoudre à cesser le service 24 h sur 24 il y a quelques années déjà. 

La Ferme Bellevue offre des pommes de terre prépelées en trois formats : rondes, frites et cubes.
La Ferme Bellevue offre des pommes de terre prépelées en trois formats : rondes, frites et cubes.

C’est ironiquement la pénurie de main-d’œuvre qui a mis le nouveau propriétaire du restaurant sur la route de la famille Morasse. Béninois d’origine, Carlos Sodji les accompagnait dans le processus de recrutement de travailleurs issus de son pays natal. « Une fois, dans leur bureau, ils ont mentionné leur désir de vendre. Ma conjointe et moi, on s’est dit qu’on serait intéressés, raconte le grand gaillard passionné d’entrepreneuriat. Finalement, on a finalisé la vente et c’est nous qui avons bénéficié des travailleurs! »

Maintenir l’approvisionnement local, tant avec la Ferme Bellevue qu’avec la fromagerie lasarroise La Vache à Maillotte, allait de soi pour Carlos Sodji. « À la dernière minute, on peut manquer de patates ou de fromage. On se rend là-bas ou on les appelle et ils livrent. Les patates prépelées, ça nous aide : on n’a pas à payer quelqu’un pour le faire. C’est un salaire de moins. Et dans la production, on va beaucoup plus vite », plaide celui qui privilégie les patates rondes qu’il peut trancher devant les clients afin qu’ils puissent apprécier leur fraîcheur, mais qui commande aussi des patates à déjeuner et des frites. 

Des emplois à l’année

À la Ferme Bellevue, le prépelage s’est imposé à partir du milieu des années 1990. Un petit transformateur qui achetait des pommes de terre en vrac à la ferme et les préparait pour le secteur de la restauration s’était alors retiré du marché, relate la copropriétaire Marjolaine Archambault. L’entreprise familiale y a vu un vecteur de croissance potentielle, mais aussi une façon de retenir les employés à la ferme toute ­l’année durant. « On s’est dit : pourquoi ne pas se lancer là-dedans? On a commencé tranquillement. Il y avait de la demande; le mot se passait de bouche à oreille. Les clients étaient satisfaits », fait-elle valoir, précisant avoir dû injecter des « investissements conséquents » pour la construction d’entrepôts et d’une usine de transformation.  

Le restaurant Chez Morasse est une véritable institution de Rouyn-Noranda.
Le restaurant Chez Morasse est une véritable institution de Rouyn-Noranda.

Si le jeu en a valu la chandelle, permettant aujourd’hui à l’entreprise de tirer environ 75 % de son chiffre d’affaires des patates prépelées, lavées et coupées, Marjolaine Archambault affirme que l’entreprise a atteint sa vitesse de croisière.

Ça a grossi pour une période, mais présentement, c’est stable parce que du côté de la restauration, il y en a qui ferment. On le voit directement; on est les premiers dans la chaîne à le voir.

Marjolaine Archambault

Repli du prépelage

Mme Archambault est par ailleurs soulagée que la Ferme Bellevue, qui cultive aussi 800 acres de grandes cultures – soit quatre fois plus que les parcelles de terre noire réservées aux pommes de terre –, ait réalisé ses investissements en temps opportun, avant l’explosion des coûts de construction et des intrants. Le choix de se concentrer exclusivement sur le marché local permet aussi à l’entreprise de jouir d’une fidélité enviable. 

En effet, si le segment du prépelage a connu une croissance de 84 % sur la période couvrant le dernier portrait-diagnostic réalisé par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de ­l’Alimentation (MAPAQ) entre 2018 et 2022, pour des ventes culminant à 55 millions de dollars, le ciel s’est obscurci depuis pour de nombreux joueurs, nuance le président du comité représentant les producteurs de pommes de terre aux fins de prépelage. 

« La situation était rose. On voyait la croissance partout : des usines se bâtissaient aux États-Unis, l’Ouest canadien était en pleine expansion. Mais là, on sent vraiment un ralentissement, soutient Pierre-Luc Barré, pointant du doigt la compétition féroce que se livrent la Chine, l’Inde et l’Égypte sur le marché américain, ainsi qu’un recul de la consommation domestique. Ça fait deux ans qu’on se fait baisser nos volumes. [On a eu] une coupure de 10 % l’année passée et on s’enligne encore pour 10 % cette année », poursuit-il, faisant référence aux demandes préliminaires des transformateurs, qui allèguent perdre des parts de marché. 

Yvon Simard livre la commande de pommes de terre prépelées du restaurant Chez Morasse.
Yvon Simard livre la commande de pommes de terre prépelées du restaurant Chez Morasse.

Négociations serrées

Alors que producteurs et transformateurs négocient justement leur nouvelle convention de mise en marché, le fossé semble se creuser entre les deux parties. Devant la perspective d’un nouveau recul de volumes, M. Barré se désole de voir des producteurs remettre en question les investissements pour poursuivre leur développement dans le créneau du prépelage. Selon lui, la morosité actuelle invite plutôt à délaisser une part de la production pour mitiger les risques d’une mauvaise saison, comme il le fait à sa propre ferme de Saint-Damase. 

« On est rendus qu’on fait de la betterave pour la transformation. On a des projets d’oignon de transformation, énumère-t-il. On diversifie nos cultures parce qu’on veut maximiser notre ­équipement en récoltant d’autres types de légumes racines et parce que la marge ne fait que diminuer. »

Il insiste : dans l’état actuel des choses, certains ne pourront tenir très longtemps. Il demande donc aux transformateurs de mettre de l’eau dans leur vin et de repousser la baisse de volume. 

« On a beaucoup de producteurs qui ne peuvent pas encore subir une baisse de prix. Ça crée une pression énorme sur nos fermes. Nos intrants coûtent plus cher, nos équipements… tout coûte plus cher. Mais la facture, c’est toujours nous qui l’absorbons. On va arriver à un certain point où il y a des entreprises agricoles qui vont fermer », prévient-il. 

Le gouvernement pourrait aussi faire sa part, note-t-il, par exemple en obligeant les institutions publiques comme les hôpitaux et les écoles à s’approvisionner localement. « On est d’excellents producteurs de pommes de terre. On a un beau climat pour ça. Je ne demande pas d’argent, juste qu’on soutienne notre économie. »  

Lors de leur dernier passage au Bénin, Carlos Sodji et sa femme ont testé le potentiel de la poutine en Afrique de l’Ouest auprès de leurs proches. Photo : Gracieuseté
Lors de leur dernier passage au Bénin, Carlos Sodji et sa femme ont testé le potentiel de la poutine en Afrique de l’Ouest auprès de leurs proches. Photo : Gracieuseté

De l’Abitibi-Ouest à l’Afrique de l’Ouest

Tout juste de retour de son pays natal, le Bénin, Carlos Sodji voit grand : il caresse le projet de faire découvrir la poutine jusqu’en Afrique de l’Ouest! Lors de son dernier périple, il avait dans ses bagages du fromage en grains pour le faire ­goûter à ses proches. « Mon père, mon beau-père, des amis… beaucoup ont adoré! » s’exclame-t-il.

Si la main-d’œuvre ne devrait pas être un problème selon lui, des défis sont à anticiper. « Est-ce qu’on va faire venir du ­fromage d’ici, s’interroge-t-il, soulevant les enjeux logistiques qu’il y aurait à exporter ce produit périssable, ou on va apprendre la façon de faire le fromage du Québec et dupliquer là-bas? »

Le coût des pommes de terre représenterait aussi un défi. « De la patate, on en a en Afrique, mais c’est beaucoup plus cher qu’ici, soutient-il. Il va falloir qu’on se ­rapproche des agriculteurs là-bas pour voir comment ça se comporte. » En plus du Bénin, il lorgne déjà du côté de la ­Côte-d’Ivoire. « Économiquement, ça brasse un peu plus. Et les Ivoiriens aiment goûter aux choses qui viennent d’ailleurs, plus qu’un Béninois très attaché à sa culture », analyse l’entrepreneur, qui a tout de même bon espoir de pouvoir ­rivaliser avec l’igname et le manioc, tubercules préférés des Béninois.