Niklas Klingebiels possède une grande exploitation de production de grains. Son travail en est un de gestion, lui qui sépare son temps entre le bureau de sa ferme en Allemagne et celui d’une autre acquise récemment en Tchéquie. Photos : Martin Ménard/TCN
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S'abonner maintenantKÜLLSTEDT, ALLEMAGNE – L’agriculture change et la différence devient de plus en plus marquée entre les fermes dirigées par des agriculteurs et celles dirigées par des gestionnaires, affirme Niklas Klingebiels, un producteur de grains allemand que La Terre a rencontré chez lui, en novembre, dans le petit village de Küllstedt, en plein centre du pays.

De gros tracteurs John Deere et Case stationnés dans sa cour attendaient de meilleures conditions météo pour retourner au champ. « J’aimerais parfois conduire les tracteurs, mais je n’ai pas le temps », explique M. Klingebiels, assis dans un grand bureau ayant vue sur la ferme. « Nous en discutons souvent avec nos consultants et nous constatons toujours que la bonne gestion est la chose la plus importante aujourd’hui dans une exploitation agricole, plus que la fertilité du sol. Choisir les bonnes cultures, celles qui sont les plus rentables, utiliser les bonnes rotations, bien suivre les champs, vendre le grain au bon moment et acheter l’engrais au bon moment, car leurs prix fluctuent aussi, c’est ce qui fait la différence », exprime l’agriculteur, qui passe près de la moitié de la semaine dans son deuxième bureau situé en Tchéquie, le pays voisin, là où sa famille et lui ont commencé à acheter 500 ha pour aujourd’hui en posséder 3 000. « J’ai un responsable dans chaque ferme qui s’occupe des machines et qui les conduit également, mentionne-t-il. Mais c’est moi qui décide des opérations, de la fertilisation, des pulvérisations, etc. Je suis en contact avec eux tous les jours. La plupart du temps par WhatsApp [une application de messagerie populaire à l’international]. Nous nous envoyons des photos, des mémos, nous nous appelons. C’est tellement facile. »
Les terres en Tchéquie, plus fertiles et bénéficiant d’une température plus chaude, s’intègrent bien, selon lui, dans une stratégie de gestion des risques associés à la météo et à la diversification des cultures. En effet, les 2 200 ha de terres qu’il cultive en Allemagne, moins fertiles et dans un climat plus froid, reçoivent cependant près de 200 mm de précipitations supplémentaires annuellement. Il y cultive du blé, de l’orge et du canola. En Tchéquie, les conditions lui permettent d’obtenir de bons rendements et de faire pousser avec succès des betteraves sucrières et des graines de pavot, notamment.

Sous tension
L’importante récolte européenne de céréales en 2025 a créé une augmentation des stocks, amenant une baisse de prix, notamment dans le blé, déplore Niklas Klingebiels. « Cela peut durer un an ou deux, mais ensuite, cela changera, car les prix du blé sont actuellement inférieurs aux coûts de production. Cela ne peut pas durer éternellement, car les producteurs ne pourront plus cultiver », décrit-il, indiquant que les fermes les moins bien gérées pâtiront davantage de ces prix à la baisse.
Dans une conjoncture négative, chaque détail compte pour resserrer les coûts, souligne-t-il, désignant par exemple la gestion des employés. « Dans certaines fermes, le temps des employés n’est pas toujours bien occupé. Ici, nous avons sept employés pour récolter 2 200 hectares. Je vois des fermes qui ont 15 employés pour la même superficie », compare-t-il.
Le coût de la machinerie est également à surveiller. Les capteurs et la technologie améliorent les rendements, mais ils brisent et ne peuvent être réparés à la ferme. « Les frais de réparation des nouveaux tracteurs, surtout chez les gros, sont rendus un important problème. Ils tombent en panne plus souvent qu’il y a 20 ans. Ce risque est trop élevé pour nous aujourd’hui. » Il négocie présentement l’achat de tracteurs incluant le service complet, le dépannage et, au bout de cinq ans, le rachat de la machine à un prix garanti afin qu’il puisse prévoir d’avance son coût de production.

Le paysage de la production de grains continuera de changer en Allemagne, croit M. Klingebiels. Il remarque que plusieurs producteurs plus âgés sont fatigués et ont une gestion d’entreprise moins affûtée. Même chez les plus jeunes, certains sont de très bons agriculteurs et ils obtiennent de très bons rendements, mais ils ne sont pas de bons hommes d’affaires, pour vendre leur récolte ou acheter les intrants et leurs tracteurs, analyse-t-il. « La différence est telle qu’une exploitation agricole réalise beaucoup de bénéfices et l’autre, beaucoup de pertes. Ce qui se produit, c’est que les entreprises performantes et solides rachètent les entreprises non rentables. C’est normal et ce n’est pas seulement dans l’agriculture; c’est dans tous les autres secteurs du commerce », conclut-il.
La guerre froide se voit encore dans l’agriculture allemande
En circulant dans la campagne allemande, les touristes ne remarquent rien, mais les locaux se rappellent très bien où se situe l’ancien tracé du rideau de fer, ce mur de barbelés qui a séparé l’Allemagne en deux après la Deuxième Guerre mondiale. Les pays alliés victorieux face à Adolf Hitler se sont en effet séparé l’Allemagne. Les États-Unis, le Royaume-Uni et la France occupent la portion occidentale, tandis que les Soviétiques occupent l’est du pays. Cette répartition du territoire a complètement changé l’agriculture. Du côté ouest, les petites fermes familiales allemandes ont continué à pratiquer l’agriculture. La plupart conservent d’ailleurs une taille modeste encore aujourd’hui, faisant en moyenne une cinquantaine d’hectares. Par contre, à l’est, les Soviétiques, qui prônaient un régime socialiste, ont forcé l’expropriation des propriétaires de terre allemands juste après la guerre pour créer de grandes fermes appartenant à l’État soviétique, cultivant chacun des milliers d’hectares pour assurer la sécurité alimentaire. Or, après la chute du mur de Berlin, en 1989, ces grandes fermes soviétiques ont été redistribuées aux citoyens allemands. Par endroits, on trouve des fermes de 1 000 ha ou plus, beaucoup plus grandes qu’à l’ouest.
La ferme de Niklas Klingebiels est pratiquement à cheval sur l’ancienne frontière entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est. Cet agriculteur explique que si la frontière est tombée, des différences persistent dans la population. Les gens de l’est ont en général l’entrepreneuriat moins développé, ils sont plus conservateurs dans leurs idéaux et leur façon de gérer leurs finances.
Se passer des subventions de l’État?
Les agriculteurs allemands sont soumis à de multiples règles environnementales en échange d’une subvention de l’État équivalant à 276 $ canadiens par hectare. « Il y a dix ans, nous recevions [518 $/ha] en subvention et les règles étaient beaucoup moins strictes. Aujourd’hui, les règles sont trop strictes. Le gouvernement est trop présent dans nos fermes. Il parle trop, et c’est le plus gros problème pour nous. Certaines exploitations agricoles envisagent de ne plus utiliser les subventions afin de fonctionner selon leurs propres règles », souligne l’agriculteur allemand Niklas Klingebiels. Parmi les règles que leur impose le gouvernement, les agriculteurs doivent entre autres maintenir une certaine part de prairies permanentes dans la superficie agricole, protéger l’eau de la pollution agricole, préserver le potentiel des sols grâce à la rotation obligatoire des cultures, éviter de couper des arbres et arbustes pendant la saison de reproduction des oiseaux, etc.
Ce reportage en Allemagne a été rendu possible grâce à la participation financière de DLG.