À l’aube du 70e anniversaire de la Loi sur la mise en marché des produits agricoles au Québec, Richard Ouellet et Frédéric Courleux soutiennent que le Canada n’a pas à avoir honte des systèmes de mise en marché collective qu’il a mis sur pied pour protéger son économie agricole. Photos : Myriam Laplante El Haïli/TCN
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S'abonner maintenantDRUMMONDVILLE – Le Canada n’est pas le seul pays à avoir un système visant à protéger son économie agricole et le gouvernement fédéral ne doit pas avoir honte de le défendre. C’est ce qu’ont déclaré différents experts en politiques agricoles européennes et en droit international économique, lors du Grand Colloque de la mise en marché collective, qui s’est tenu à Drummondville, le 15 octobre.

Le Canada et les États-Unis ont des systèmes de mise en marché collective qui se ressemblent et cela devrait servir d’argument aux Canadiens, a indiqué l’agroéconomiste et conseiller en politiques agricoles au Parlement européen, Frédéric Courleux. « Les États-Unis sont les premiers régulateurs en matière de politiques agricoles. Votre système de mise en marché collective ressemble, sans le système de quotas, assez fidèlement à ce qui existe dans les FMMO [américains], les Federal Milk Marketing Orders, avec les systèmes de classes pour définir des prix », a affirmé le conférencier invité par l’Université Laval et l’Union des producteurs agricoles. « Et je pense que ce sont des arguments pour défendre votre système, de vous dire que ce n’est en rien quelque chose dont il faudrait avoir honte. Bien au contraire, c’est un des modèles de politiques agricoles qui existe et qui persiste sur la base de l’exemple de ce que le président Roosevelt, en 1936, a mis en place avec le New Deal. Ça s’appelle l’Agricultural Adjustment Act. Et aux États-Unis, encore aujourd’hui, l’essentiel de la politique agricole de régulation des marchés repose sur cette base-là. Il faut faire sienne cette base-là pour défendre votre système, qui, au final, est un cousin du Farm Bill américain dans sa version laitière. »

Durant sa conférence, le professeur titulaire de la Chaire sur les nouveaux enjeux de la mondialisation économique de l’Université Laval, Richard Ouellet, a donné de nombreux exemples de pays qui protègent aussi leur économie agricole. Le gouvernement indien, par exemple, achète les céréales de ses producteurs à des prix plus élevés que ceux des marchés internationaux, et redistribue à la population des denrées à des prix en deçà du marché afin d’assurer la sécurité alimentaire du pays. « Ce n’est pas propre au Québec, d’avoir des systèmes de mise en marché collective ou de gestion de l’offre. Ce n’est pas propre à notre époque. Ce n’est pas propre à l’Amérique du Nord. C’est propre à rien pantoute. Tout le monde a son système de protection de son agriculture. Tout le monde défend ses intérêts agricoles. On est dans un monde de diplomatie d’intérêts et il faut arrêter de s’excuser. Il faut arrêter d’être gênés. Il faut arrêter de se faire dire qu’on est les seuls à faire ça et qu’il faudrait qu’on arrête », a-t-il indiqué en précisant pourtant ne pas avoir adopté de philosophie protectionniste.
Quand vous jouez au hockey, puis que vous voulez respecter les règles, et que tout le monde vous met le bâton dans la face, à un moment donné, il faut un petit peu se défendre. Je dis juste qu’il faut arrêter d’être naïf. On l’a peut-être été un petit peu.
Bien qu’il soit en faveur de la gestion de l’offre, l’expert en droit économique international souhaite également que cet outil, bâti il y a 50 ans, fasse l’objet de discussions dans l’espace public et que la population soit éduquée à son égard. « Le problème qu’on a, c’est que le jour où les Américains vont attaquer de front la gestion de l’offre, puis que nos gouvernements vont la défendre du bout des lèvres, le citoyen consommateur qui est décollé du monde agricole, du monde rural, du monde alimentaire, lui, ce qu’il voit de la gestion de l’offre, c’est : “Mon lait me coûte plus cher.” Puis le citoyen consommateur ne défendra pas la gestion de l’offre. Alors, je voudrais qu’on rediscute de la gestion de l’offre, qu’on redise ses avantages, qu’on redise ses fondements, qu’on dise à quoi ça sert, que tout le monde gagne. Mais ce que ça fait, c’est qu’au lieu de vider les coffres du gouvernement pour aider l’agriculture, on te demande de faire un petit effort à l’épicerie. »
La stratégie de Carney
Rappelons que lors de la rencontre entre Mark Carney et Donald Trump à la Maison-Blanche, le 7 octobre, le président des États-Unis a réitéré que des tarifs de 400 % avaient été imposés à des produits agricoles américains traversant la frontière. Sur le coup, devant les journalistes, Mark Carney n’a pas tenté d’expliquer que ces tarifs s’appliquent seulement lorsque les importations de produits sous gestion de l’offre dépassent les limites des contingents préalablement négociés dans les différents accords de commerce.
Selon Richard Ouellet, la stratégie du premier ministre canadien en vue de la renégociation de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), prévue au 1er juillet 2026, consiste à attendre que Donald Trump se sabote lui-même. En effet, laisser passer le temps afin que l’inflation grimpe, que les marchés boursiers envoient de mauvais signaux, que le chômage et le prix du panier d’épicerie augmentent et que cela lui nuise. À son avis, l’impopularité qui en découlera fera perdre au président américain la majorité dans l’une des deux chambres aux élections de mi-mandat, à l’automne 2026. « Ce qui ferait que ceux qui négocient pour les États-Unis arriveraient à la table de négociation avec un ton un peu plus conciliant, et qu’on arrive à un accord qui soit un peu plus avantageux pour le Canada, ou moins pire pour le Canada. Ça semble être la stratégie du Canada », a-t-il affirmé.
Le retour des stocks alimentaires stratégiques en Europe
Les stocks stratégiques alimentaires feront leur retour dans chacun des pays d’Europe après 2027. L’agroéconomiste et conseiller en politiques agricoles au Parlement européen, Frédéric Courleux, en a fait mention lors de sa conférence au Grand Colloque de la mise en marché collective, le 15 octobre. Celui qui a travaillé à la réforme de la Politique agricole commune de l’Union européenne post-2027, dévoilée en juillet, a indiqué que la sécurité des d’approvisionnements ont été fragilisés pendant la pandémie, et plus récemment, par la Russie qui partage une frontière de 1 200 km avec la Finlande.
Durant les travaux de la Commission, l’économiste allemande Isabella Weber a démontré que le meilleur outil pour se protéger de la « chocflation », l’inflation causée par des chocs extérieurs, sont les stocks alimentaires. « Les stocks alimentaires sont la première des institutions de l’histoire de l’humanité depuis la sédentarisation de l’homme il y a 12 000 ans. Nous, Européens, pour faire simple, on a été traumatisés dans les années 80 avec ces stocks [d’huile de canola frelatée qui a intoxiqué plus de 20 000 personnes et fait 4 000 victimes en Espagne] et on a érigé en tabou le sujet des stocks. Là, le tabou est tombé », a indiqué Frédéric Courleux en précisant qu’aucun gouvernement ne peut rester passif face à une crise de sécurité alimentaire, notamment avec Donald Trump comme locataire de la Maison-Blanche.