Agricultrices 11 septembre 2025

Quand la passion de la terre se transmet de père en fille

Au printemps, Weena Beaulieu n’aime rien de mieux que d’enfiler ses bottes pour arpenter l’érablière familiale afin d’entailler les arbres. « C’est ce que j’aime par-dessus tout », confie cette diplômée en nutrition devenue copropriétaire du Domaine de Beaufor, situé à Biencourt, dans le Bas-Saint-Laurent. 

Diplômée en nutrition, Weena Beaulieu est devenue copropriétaire du Domaine de Beaufor, situé à Biencourt, dans le Bas-Saint-Laurent. Photo : Sophie Corriveau

Fondée en 1995 par ses parents, Jeannot Beaulieu et Marjolaine Jeffrey, l’entreprise familiale est née d’un rêve : « Mon père avait une vision, celle de vivre de sa propre forêt. Son entourage le trouvait un peu fou, mais il a réussi à bâtir patiemment une entreprise axée d’abord sur la foresterie, puis sur l’acériculture », raconte Weena Beaulieu, qui prend aujourd’hui la relève en compagnie de son frère Yvan.

Le travail à l’érablière est partagé entre Weena et son frère. Photo : Sophie Corriveau

Un retour aux sources inattendu

Pourtant, rien ne la prédestinait à revenir sur les terres de son enfance. Partie étudier à Montréal, elle obtient un baccalauréat en nutrition et démarre sa carrière dans la métropole. Mais à chaque visite, l’attachement à la ferme refait surface. 

« Je pensais y revenir seulement à ma retraite, mais lors des vacances, je réalisais combien j’étais bien ici. Je faisais souvent le trajet en autobus. Même si j’arrivais à 3 h du matin, dès 6 h, j’étais débout à marcher dans la forêt », se remémore-t-elle.

C’est son père, Jeannot, qui a évoqué le premier l’idée qu’elle se joigne à l’entreprise familiale pour aider sa mère, responsable de l’administration, qui souhaitait se retirer progressivement. Weena et son conjoint, Martin Caron, lui aussi originaire de la région de Biencourt, décident alors de tenter l’expérience. Au début, elle garde un pied dans l’enseignement en technique de diététique au Cégep de Rimouski, en plus de travailler dans l’entreprise familiale. « Rapidement, c’est toutefois devenu une évidence que j’avais envie de m’y consacrer à temps plein », raconte-t-elle.

Une relève à deux têtes

Pour Jeannot Beaulieu, il était naturel que sa fille puisse reprendre l’entreprise au même titre que son fils. Une vision encore peu répandue dans le monde agricole où, pendant longtemps, les filles ont été écartées des processus de transmission, souvent au profit des fils ou de repreneurs masculins. Elles étaient reléguées à des rôles de soutien plutôt que de direction.

« Les femmes ont une façon différente de gérer, mais elles ont des idées et sont tout autant capables. J’observe d’ailleurs une hausse de la présence féminine dans les relèves agricoles », note Jeannot Beaulieu.

Les statistiques lui donnent raison. Selon le Portrait de la relève agricole au Québec 2021 publié par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), la proportion de jeunes agricultrices parmi la relève de moins de 40 ans est passée de 24 % en 2006 à 29 % en 2021. Une tendance observée dans la majorité des régions du Québec, particulièrement dans l’horticulture et les cultures maraîchères.

Son frère Yvan, actionnaire depuis 2011, a bien accueilli cette relève partagée. « Cela a permis de renforcer les capacités de l’entreprise. Il n’y a jamais trop de bras pour les opérations, surtout dans un contexte agricole exigeant », affirme celui qui a toujours su qu’il prendrait le relais de ses parents. 

Une complémentarité naturelle

La répartition des rôles entre le frère et la sœur s’est faite sans heurts. Yvan supervise l’aménagement forestier, tandis que le travail à l’érablière est plus partagé. Weena, pour sa part, en plus des tâches de gestion, a trouvé sa place en développant le volet transformation alimentaire de l’entreprise. 

La répartition des rôles entre Weena et son frère s’est faite sans heurts. Photo : Gracieuseté

« Au début, j’étais censée remplacer ma mère à l’administration, mais elle n’était pas encore prête à céder sa place, se souvient-elle. J’ai dû m’effacer temporairement et m’impliquer là où il y avait des besoins. Progressivement, j’ai développé une nouvelle gamme de produits alimentaires à valeur ajoutée », explique-t-elle, mettant ainsi à profit ses connaissances en nutrition. 

« Ma mère faisait déjà du beurre d’érable, du sirop, quelques épices et une gelée érable-porto. C’était vendu ici à la ferme et présenté de façon très artisanale. Mais les gens revenaient d’année en année parce qu’ils aimaient les produits. Je me suis dit que c’était un secret trop bien gardé! »

Sa stratégie : développer une image de marque, élargir la gamme de produits et tester la réaction des consommateurs dans les marchés publics. « La réponse a dépassé nos attentes », confie-t-elle. Aujourd’hui, elle produit dans son atelier de transformation une variété de produits : caramel à l’érable, confit d’oignons à l’érable, gelées aux saveurs variées (porto, espresso, poivrons rouges), sauce BBQ à l’érable, sel de l’océan à l’érable, poivre à l’érable, etc. 

Les produits du Domaine de Beaufor sont distribués dans 12 à 15 points de vente répartis dans toutes les MRC du Bas-Saint-Laurent, en plus des marchés publics de Rimouski et Trois-Pistoles, entre autres. « Je travaille souvent toute seule dans mon atelier. C’est le fun d’aller à la rencontre des gens dans les marchés », dit-elle. 

Un transfert accompagné

Le processus de relève a officiellement débuté en 2017 avec l’accompagnement du Centre régional en établissement en agriculture (CREA) Bas-Saint-Laurent. « Une telle transition demande au minimum cinq ans et la pandémie est venue ralentir les démarches », explique Jeannot Beaulieu.

Le transfert complet de propriété vers les deux enfants a été finalisé en juillet dernier. « Ils sont désormais propriétaires à parts égales », confirme Jeannot Beaulieu, maintenant âgé de 67 ans. 

Le processus n’a pas été sans embûches.

Bien que mes parents aient souhaité que leurs enfants prennent la relève, ils n’étaient pas tout à fait prêts à céder leur rôle.

Weena Beaulieu

La difficulté de lâcher prise est courante, surtout lorsque l’entreprise est au cœur de l’identité personnelle.

Le CREA a joué un rôle fondamental pour faciliter les communications au sein de la famille, agissant comme intermédiaire et soutien tant humain que technique.

Une entreprise diversifiée et innovante

Depuis sa fondation, le Domaine Beaufort a considérablement évolué. L’entreprise, qui possède plus de 3 000 acres, génère ses revenus à travers plusieurs activités : 50 % proviennent de l’érablière biologique de 43 000 entailles, 35 % de la forêt, 10 % de la transformation alimentaire, et le reste provient des activités comme la location de chalets et de territoires de chasse.

L’entreprise s’est également distinguée par son innovation. Dès 1998, Jeannot Beaulieu a développé une expertise dans l’enfouissement de tubulures pour le transport de l’eau d’érable, une méthode qui améliore la qualité et la rapidité de la coulée printanière. Cette technique, adoptée par de nombreuses érablières de la région et même du Nouveau-Brunswick, illustre l’esprit innovateur qui anime l’entreprise.

Au printemps, Weena Beaulieu n’aime rien de mieux que d’enfiler ses bottes pour arpenter l’érablière familiale afin d’entailler les arbres. Photo : Sophie Corriveau

Vers l’avenir

Aujourd’hui, Weena et Yvan assument davantage de responsabilités. Les parents restent présents, mais leur implication a diminué. Marjolaine, la mère, continue de s’occuper d’une partie de l’administration, tandis que Jeannot reste actif en tant que soutien polyvalent. « Le processus décisionnel demeure collégial pour l’instant, précise Weena, mais nous développons progressivement notre sentiment d’appartenance en tant qu’actionnaires. »

Pour cette nouvelle génération, l’objectif est clair : poursuivre l’œuvre familiale en alliant tradition et innovation, tout en respectant les valeurs de développement durable qui ont toujours guidé l’entreprise. 

Ce texte provient du cahier Femmes de terre, Femmes de tête, édition septembre 2025.

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