Grandes cultures 10 février 2025

Mycotoxines dans les céréales : une situation contrastée en 2024

Après une année 2023 difficile, la présence de mycotoxines dans les céréales présente un portrait nuancé en 2024, avec des variations notables selon les régions et les types de culture. Les conditions climatiques estivales ont joué un rôle clé dans cette situation, d’après Ramzy Yelda, analyste principal des marchés chez les Producteurs de grains du Québec. 

« Le mois d’août ayant été particulièrement pluvieux, la récolte du blé de printemps s’est faite dans des conditions difficiles », explique-t-il. Résultat : des niveaux élevés de toxines ont été notés dans plusieurs régions du centre et du sud du Québec, tandis que les zones plus nordiques, comme l’Abitibi-­Témiscamingue et le Saguenay–Lac-Saint-Jean, ont été relativement épargnées.

La situation est plus variable pour le maïs, avec des cas ­isolés dépassant les 2 ppm (parties par million) de toxines.

Cela peut changer d’une ferme à l’autre. Un producteur peut avoir des toxines dans son maïs, alors que le voisin n’en a pas.

Ramzy Yelda, analyste principal des marchés aux Producteurs de grains du Québec

Cette problématique a d’ailleurs mené à la création d’un comité d’études par Concertation Québec pour mieux comprendre les causes de la variabilité des toxines dans les cultures, souligne M. Yelda. Le groupe a commencé ses travaux en janvier.

Impact sur la commercialisation

Pour les Moulins des Soulanges, qui transforment environ 40 000 tonnes de blé par année, l’impact de la présence des toxines a été modéré en 2024. « Sur nos contrats, on a enregistré environ 10 % à 15 % de pertes, indique Jules Beauchemin, directeur général. C’est bien loin de 2023, où le pourcentage de pertes avoisinait les 35 %. »

Afin de se prémunir contre les aléas climatiques et les contaminations, le producteur de farines augmente progressivement la part de blés d’automne dans ses achats, ces derniers étant plus résilients aux mycotoxines. « Ces variétés sont récoltées plus tôt, avant les périodes chaudes et humides, ce qui réduit les risques de contamination », explique M. Beauchemin. 

Pour mieux gérer les risques, l’entreprise mise également sur la diversification de ses approvisionnements et un suivi agronomique auprès des producteurs sous contrats. 

« On visite les champs quelques fois durant la saison pour ­évaluer l’état de la culture et s’assurer que tout se passe bien », ­précise-t-il.

Un enjeu économique pour les producteurs

La présence de mycotoxines a un impact direct sur la valeur marchande des grains. Ramzy Yelda rappelle que certains acheteurs acceptent des blés contaminés, mais à des conditions moins avantageuses. « Pour un taux de toxines dépassant la norme de 2 ppm, mais en dessous de 3 ppm, le rabais peut atteindre 5 $ à 10 $ la tonne, voire plus. Cela dépend de l’acheteur », précise-t-il. 

Les exigences varient selon les débouchés : certaines meuneries tolèrent un certain niveau de toxines parce qu’elles mélangent des grains de diverses provenances, tandis que d’autres appliquent des seuils plus stricts.

C’est notamment le cas des acheteurs qui destinent les grains à l’alimentation des truies, très sensibles aux toxines, qui vont être plus restrictifs.

Ramzy Yelda, analyste principal des marchés chez les Producteurs de grains du Québec

D’autres acheteurs comme les ports peuvent accepter un certain niveau de contamination, car ils procèdent généralement à un mélange des grains. « Par exemple, pour un chargement de 30 000 tonnes de maïs, si 300 à 400 tonnes dépassent légèrement le seuil autorisé, elles seront diluées dans l’ensemble du lot, permettant ainsi de respecter les normes en vigueur », explique l’analyste.

Des tests de toxines encore peu standardisés

L’absence de standardisation pour les tests de mycotoxines complique la commercialisation des grains, selon Ramzy Yelda. En effet, les résultats peuvent varier considérablement d’un test à l’autre, selon la méthode d’échantillonnage.

« Un même lot peut être accepté par un acheteur et refusé par un autre, ce qui génère de la frustration chez les producteurs », souligne-t-il.

Les écarts d’interprétation s’expliquent notamment par le fait que les analyses sont souvent réalisées à différents moments : par les producteurs eux-mêmes, lors du stockage, puis par les acheteurs lors de la livraison.

Pour avoir un portrait le plus juste possible, il est recommandé aux agriculteurs d’effectuer des tests rigoureux dès le remplissage des silos, en prélevant des échantillons représentatifs tout au long du stockage. « Il revient au producteur de connaître la qualité de son grain, et ensuite de se diriger vers les acheteurs les plus susceptibles de les accepter », affirme M. Yelda.

« Même si un grain ne présente pas de toxines à la récolte, une mauvaise gestion de l’humidité et de la température en silo peut en favoriser l’apparition »
– Nicolas St-Pierre, agronome et enseignant au Collège d’Alma. Photo : Gracieuseté de Nicolas St-Pierre

L’importance du suivi et de l’entreposage

Au-delà des conditions climatiques, la gestion des grains après la récolte est déterminante pour limiter l’impact des toxines. Nicolas St-Pierre, agronome et enseignant au Collège d’Alma, rappelle que les mycotoxines peuvent se développer non seulement au champ, mais aussi en entreposage. « Même si un grain ne présente pas de toxines à la récolte, une mauvaise gestion de l’humidité et de la température en silo peut en favoriser l’apparition », ­souligne-t-il.

Or, toutes les exploitations ne suivent pas les meilleures pratiques en matière de conservation. « Il y a encore des producteurs qui n’effectuent pas les contrôles nécessaires ou qui entreposent leurs grains avec un taux d’humidité trop élevé, ce qui augmente les risques de développement de toxines », déplore M. St-Pierre. 

Il insiste sur la nécessité de bien conditionner les grains à l’automne et de surveiller les cycles de ventilation en hiver pour éviter l’aggravation des problèmes.