Régions 17 janvier 2025

Les saules, une menace pour l’agriculture en Abitibi?

LA CORNE – L’accaparement de terres agricoles pour la culture de saules dans la MRC d’Abitibi continue de susciter des inquiétudes chez les producteurs, qui demandent aux élus de mettre en place des garde-fous pour assurer la remise en état de ces superficies au terme des cycles de production. 

Le producteur bovin Vincent Boisvert a vu ses plans être contrecarrés par ceux de l’entreprise Ramo, spécialisée en phytotechnologies. Alors qu’il convoitait un bloc de terres de quelque 1 500 acres (600 hectares) dans le secteur de Landrienne, il s’est plutôt fait damer le pion par elle.

« On a acheté un premier bloc de terres, mais ce qui est arrivé cet été, c’est que beaucoup des autres terres qu’on avait ciblées, c’est Ramo qui est arrivé dans le décor et en a fait la location », résume M. Boisvert. 

Vincent Boisvert

Un autre producteur bovin, Simon Leblond, fait valoir que les moyens de Ramo constituent une concurrence déloyale. « C’est plus payant de faire planter des saules à du monde à 50 piasses de l’acre garanti pendant 12 ans, alors que les producteurs bovins ont de la misère à donner 10-20 piasses de l’acre pour faire pâturer », illustre-t-il, ajoutant que la location de terres restreint les possibilités pour la relève. 

La MRC interpellée

Le président de la Fédération de l’UPA de l’Abitibi-Témiscamingue, Pascal Rheault, croit qu’une partie des leviers d’action se trouvent dans la cour des MRC. Il soulève l’idée que ces dernières puissent exiger des garanties financières pour préserver l’intégrité du territoire agricole, à l’image des sommes que les compagnies minières doivent réserver pour la restauration à la suite de l’exploitation d’une mine. 

Il va falloir mettre certains barèmes en place. Quand on ouvre une gravière, il faut mettre des argents de côté pour restaurer. Est-ce que ça pourrait être un modèle au niveau des terres où on vient faire certaines productions forestières? Parce qu’il va y avoir un coût pour labourer, éliminer les souches.

Pascal Rheault, président de la Fédération de l’UPA de l’Abitibi-Témiscamingue

Déjà prévu dans les contrats

Ramo, qui devrait passer de 700 à 1 200 hectares en culture dans cette MRC au cours de la prochaine année, dit comprendre les préoccupations des agriculteurs. Son président, Francis Allard, affirme cependant que ses contrats avec les propriétaires terriens incluent la remise en état des terres à la fin du cycle de production.

Le président de Ramo, Francis Allard, lors des portes ouvertes organisées sur son site de La Corne, en Abitibi, à la mi-septembre.  Crédit photo : Émilie Parent-Bouchard

« Pourquoi on paie plus cher? C’est surtout associé à l’engagement à long terme avec les propriétaires fonciers. La durée de vie d’une plantation est de 20 à 30 ans. La première récolte — donc les premiers revenus — a lieu à la quatrième année, en ce moment. Les investissements au départ sont quand même importants », fait-il valoir, précisant que l’entreprise doit aussi investir pour la remise en condition de production de terres laissées à l’abandon depuis plusieurs années en procédant, par exemple, à des travaux de drainage ou d’amendement des sols.

Il précise, par ailleurs, que contrairement à la perception de plusieurs agriculteurs, le modèle d’affaires de Ramo ne lui donne pas accès aux crédits carbone pour la plantation d’arbres. 

« Les crédits carbone sont pour des forêts plantées pour 70-100 ans. Nous, on récolte la matière tous les 3 ans. Peut-être qu’un jour, ce sera possible, mais pas pour l’instant », assure celui qui dit aussi être membre de l’UPA et vouloir cohabiter de manière « harmonieuse » avec les producteurs.  

Même si l’implantation de son entreprise en Abitibi vise à établir une « masse critique » de plantations pour produire des amendements organiques dans des volumes suffisants pour être utilisés dans la restauration minière, il invite les agriculteurs à la discussion, entrevoyant de possibles synergies, par exemple pour l’alimentation des ruminants à partir de saules, une avenue étudiée entre autres aux États-Unis et en Europe. 

La MRC d’Abitibi, où se concentrent les activités de Ramo pour le moment, n’a pas voulu accorder d’entrevue à ce sujet, indiquant que le dossier est « en analyse ».



Des terres convoitées par les industries pour améliorer leur bilan carbone

S’il concède que plusieurs agriculteurs sont aussi des producteurs forestiers, le président régional de l’Union des producteurs agricoles, Pascal Rheault, s’inquiète de la convoitise des terres de l’Abitibi-Témiscamingue par les industriels pour l’amélioration de leur bilan carbone au détriment des agriculteurs. 

Celui qui préside également l’Agence de la forêt privée de l’Abitibi-­Témiscamingue note qu’il est de plus en plus fréquent que les minières frappent à sa porte. « On cible les industries minières, mais les grandes cimenteries de ce monde peuvent bien venir planter des terres ici pour améliorer leur bilan. On a eu quelques demandes, mais on a fermé la porte parce qu’on ne voulait pas commencer à jouer sur ce terrain glissant », relate-t-il. 

M. Rheault mentionne aussi que le faible coût des terres de l’Abitibi-Témiscamingue ainsi que leur plus grande disponibilité en comparaison avec le sud du Québec ­suscitent la convoitise d’acteurs de l’extérieur.