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Des visiteurs des Émirats arabes unis en visite dans un champ du nord de Toronto, le 23 mai 2022. Photo : Gracieuseté de Vincent Audet

Des visiteurs des Émirats arabes unis en visite dans un champ du nord de Toronto, le 23 mai 2022. Photo : Gracieuseté de Vincent Audet

De l’intérêt international pour les fourrages d’ici

Les Émirats arabes unis s’intéressent aux fourrages de l’Est canadien. Deux représentants de la firme émiratie Al Dahra étaient de passage au nord de Toronto, le 23 mai, pour parler affaires avec des producteurs et des distributeurs de foin du Québec et de l’Ontario. Aucune entente n’a été conclue, mais des cartes professionnelles ont été échangées.

La rencontre se voulait d’abord et avant tout exploratoire, indique Vincent Audet, administrateur au Conseil québécois des plantes fourragères (CQPF), présent lors du rendez-vous, comme quatre autres représentants du Québec. « Al Dahra a le mandat de sécuriser l’approvisionnement alimentaire des Émirats arabes unis, explique l’administrateur. Ils rencontrent des fournisseurs potentiels à travers le monde pour garantir des approvisionnements stables et fiables en différents produits agricoles, dont le foin. Ce qu’ils veulent, ce sont des fourrages de qualité et de différentes natures, comme la luzerne de qualité laitière, des graminées pour alimenter des chevaux de course, en plus de mélanges fourragers spécifiques. »

Une expertise déjà présente

« Ils veulent un approvisionnement constant avec des produits de qualité. Et ils sont prêts à payer le prix que ça vaut. Le potentiel est là. Il reste à voir si une relation d’affaires à long terme est possible. » - Vincent Audet

« Ils veulent un approvisionnement constant avec des produits de qualité. Et ils sont prêts à payer le prix que ça vaut. Le potentiel est là. Il reste à voir si une relation d’affaires à long terme est possible. » – Vincent Audet

Des agriculteurs québécois font déjà une spécialité de la production de fourrages, indique Serge Pageau, du CQPF. Selon lui, la culture du foin représente plus de la moitié des revenus annuels de 1 500 producteurs agricoles de la province en ce moment. Une partie de cette production prend la direction de l’étranger. Les données du MAPAQ montrent qu’un peu plus de 48 000 tonnes de fourrages quittent le Québec chaque année. La valeur de ces livraisons s’établissait à 19 M$ en 2016 [148 M$ pour l’ensemble du Canada] contre 23 M$ en 2020 [202 M$ pour le Canada], une croissance d’un peu plus de 20 %.

Même si une partie des exportations québécoises de fourrages prend la direction du Japon, de la Corée du Sud et du Moyen-Orient, l’essentiel des ventes se fait aux États-Unis. « On vend sur toute la côte est américaine, du Maine jusqu’à la Floride, et on a des distributeurs au Kentucky et en Californie », explique André Rivard, de Semican international, également présent lors de la rencontre avec les visiteurs émiratis. « Les Américains aiment le fourrage québécois. Il contient de bons nutriments; il est bien coté », souligne le représentant de l’entreprise qui dirige 4 000 tonnes de foin vers les États-Unis, dont une partie sert à nourrir les chevaux des plus prestigieux circuits de course du pays.

Séduire par la qualité

La qualité des fourrages pourrait bien représenter le sésame qui permettra aux producteurs de foin du Québec et de l’Ontario de pénétrer le marché des Émirats arabes unis. « C’est clair que les standards de qualité pour exporter outre-mer sont très élevés et eux sont venus voir si on a l’expertise pour faire ça », explique Vincent Audet. Or, la pluie qui s’abat sur l’Est canadien favorise l’abondance des récoltes, alors que la présence d’un bassin de producteurs dont le foin constitue une spécialité rassure. Cela, sans compter d’autres producteurs qui pourraient intégrer les fourrages dans leur rotation de maïs et de soya afin de profiter de ce nouveau débouché.

L’entreprise Norfoin, de Saint-Césaire en Montérégie, fait partie des producteurs spécialisés dans la culture des fourrages. Une partie de la production de la ferme familiale prend déjà la direction des marchés étrangers. « La moitié du foin qu’on produit est vendue localement. Le reste est exporté, soit vers les États-Unis ou ailleurs dans le monde », explique David Normandin, l’un des quatre propriétaires de la ferme, qui était lui aussi de la rencontre avec les représentants d’Al Dahra. L’intérêt de l’entreprise est d’autant plus manifeste qu’elle possède déjà l’équipement pour compresser le foin et l’expédier par conteneur, outre-mer. « L’intérêt du foin compacté, souligne à cet égard André Rivard, c’est qu’on peut en charger plus dans un conteneur et, donc, maximiser le poids pour que le prix par tonne au niveau du transport soit plus bas et compétitif. »

Un potentiel conditionnel

Si le potentiel d’affaires avec les Émirats arabes unis semble bien réel, développer ce marché exigera des investissements de la part des producteurs d’ici, estime David Normandin. « Ils recherchent du foin de super bonne qualité, donc on parle de foin qui a été séché et bien entreposé, dit-il. Si on a un message à faire passer, c’est que les gens doivent se diriger vers du foin séché, qu’ils doivent investir dans des séchoirs pour augmenter nos volumes de foin de qualité. »

Vincent Audet partage cette analyse. « Ce qu’il faut savoir, c’est que la qualité exportation demande un petit plus; ça demande un foin qui est très sec. » Ce qu’il observe cependant sur le terrain tend à le rassurer. De plus en plus de producteurs investiraient dans des séchoirs, une première étape importante, dit-il. « À mesure qu’on va développer l’exportation, on aura aussi besoin de structures d’entreposage pour solidifier ce modèle d’affaires. Ces capacités de stockage vont nous permettre de gérer le temps entre la récolte et la mise en marché, un peu comme on le voit dans le grain », illustre-t-il.

La suite des choses?

Si le potentiel d’affaires existe bel et bien, il faut maintenant laisser un peu de temps au temps. « À ce stade-ci, ce sont des cartes professionnelles qui se sont échangées », rappelle Vincent Audet, qui considère tout de même les augures comme favorables. « On s’attend à ce que des expéditions tests se fassent et si ça va bien, le marché va se développer », croit le membre du CQPF. « On sent qu’ils sont prêts à travailler à long terme avec nous, on commence avec 10 000 tonnes et au fur et à mesure que le modèle va faire ses preuves, que l’écosystème va se mettre en place, avec un niveau de qualité exportable, ils seront prêts à grossir les volumes. » André Rivard perçoit lui aussi des signaux positifs en vue d’une éventuelle entente. « Toutes les difficultés observées dans les chaînes d’approvisionnement mondiales avec leurs retards de livraison interminables, depuis deux ans, et la proximité des ports jouent pour nous », juge le représentant de Semican international.

Claude Fortin, collaboration spéciale