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30 ans de haies brise-vent : succès ou échec?

Pour certains agriculteurs, ce sont les hausses de rendement qu’elles devaient apporter aux cultures qui les ont convaincus de céder une partie de leurs champs aux haies brise-vent. Pour d’autres, c’est par conviction environnementale ou pour embellir leur paysage qu’ils ont participé au projet. Mais après 30 ans, que penser des haies brise-vent? 

« Les haies brise-vent ont toujours été une passion pour moi. J’en ai aménagé je ne sais combien de kilomètres partout au Québec, mentionne humblement André Vézina, reconnu par plusieurs comme la sommité dans le domaine. Quand nous avons commencé, nous voulions diminuer l’érosion des terres causée par le vent et, dans certains secteurs, les “tempêtes de terre”. À ce sujet, mission accomplie! »

Par la suite, trois avenues économiques ont guidé l’établissement des brise-vent. D’abord, augmenter le rendement des cultures en diminuant l’assèchement causé par le vent. Ensuite, diminuer les coûts de chauffage en protégeant les bâtiments du vent. Enfin, générer une certaine valeur par l’implantation de feuillus nobles, dont le bois pourrait éventuellement être vendu à fort prix. Dans certains cas, la haie brise-vent a bel et bien répondu aux attentes, mais dans d’autres circonstances, elle a déçu.

Le gardien des cultures

Dans la culture des plantes fourragères, les brise-vent tiennent leurs promesses. Elles y maintiennent un couvert de neige supérieur et diminuent l’assèchement éolien avec, comme résultat, des hausses de rendement qui approchent 5 % sur plusieurs fermes du Québec.

« Pour la culture de plantes fourragères mais aussi pour toutes celles qui nécessitent une couverture de neige (fraises, framboises, certaines plantes ornementales), l’impact positif des haies brise-vent ne fait plus de doute. Les gains sont plus significatifs certaines années que d’autres, mais en moyenne, les rendements augmentent », affirme M. Vézina, professeur à l’Institut de technologie agroalimentaire (ITA) de La Pocatière.

Dans la culture du maïs, les brise-vent ont toutefois déçu. À vrai dire, des études américaines et ontariennes avaient démontré que la présence d’une haie brise-vent engendrait des gains de rendement allant jusqu’à 5 % dans les cultures de maïs et de soya. De fait, implanter une rangée d’arbres diminue l’assèchement éolien du sol, offrant du coup des conditions d’humidité plus propices à la croissance des plantes. Sauf qu’au Québec, les sécheresses sont plus rares. « Nous avons constaté que la haie brise-vent accroît les rendements dans les cultures de maïs seulement lors des étés très secs, phénomène qui se produit en réalité une année sur trois ou quatre au Québec », analyse André Vézina, qui est également chercheur au Centre de développement des bioproduits Biopterre.

Et la production de bois?

Planter une rangée de chênes, d’érables à sucre ou de noyers, voilà qui confère du prestige aux terres tout en offrant une perspective monétaire intéressante associée à la vente de ces bois nobles. Toutefois, obtenir un bois de qualité s’avère plus difficile que prévu.

« Il faut effectuer une taille de formation sur tous les arbres, chaque année », note Brigitte Pelletier, une énergique productrice de porc et de lait à Saint-Onésime-d’Ixworth, près de La Pocatière, qui possède avec son mari plusieurs haies brise-vent, dont une constituée de deux rangées d’arbres (résineux et feuillus) situées près des bâtiments.

« J’émonde les arbres un à un avec la sciotte. Pour leur assurer une bonne croissance, il faut également faucher l’herbe à l’occasion, sinon il y a trop de compétition. C’est une charge de travail supplémentaire, mais nos haies brise-vent représentent un atout pour la ferme. Voilà une décision que nous ne regrettons vraiment pas! » assure-t-elle.

Les producteurs ne prennent pas tous le temps, comme Mme Pelletier, d’entretenir méticuleusement les arbres de leur haie brise-vent. Corollairement, le bois présentera des nœuds plus gros, ce qui affectera sa valeur commerciale. « En plus de l’entretien, le problème, c’est le vent. Seuls au centre d’un champ, les arbres affrontent le souffle d’Éole et présentent un nombre accru de déformations. En d’autres mots, plusieurs arbres poussent “croches”. Or, le marché que nous visions, celui du bois de déroulage, le plus lucratif en foresterie, exige des arbres sans défauts. De nombreux feuillus nobles produits en haie brise-vent serviront donc au marché du bois de sciage, et aux prix offerts ces temps-ci, il n’y a pas de quoi s’emballer! » reconnaît M. Vézina, ingénieur forestier de formation.

Considérant qu’il faut environ 60 ans avant de récolter les feuillus, la valeur du bois de sciage pourrait bien augmenter d’ici là. À court terme, les débouchés apparaissent tout de même difficiles, comme au Lac-Saint-Jean où des producteurs ont mis en terre des centaines de kilomètres de peupliers hybrides. Maintenant que ces arbres sont prêts pour la récolte, le prix offert couvre à peine les frais d’abattage…

Des succès

Les haies brise-vent remportent du succès chez les producteurs de cultures pérennes, où des hausses de rendement sont souvent enregistrées. Autre secteur qui loue les effets positifs des brise-vent : les élevages. « Dans les années 2000, alors que le porc avait mauvaise presse, plusieurs éleveurs se sont intéressés aux haies brise-vent. Et pour cause! Les résultats confirment une diminution des odeurs et une baisse de 10 % des coûts de chauffage », rapporte le professeur Vézina.

Dans l’élevage avicole, en plus de retombées positives sur les coûts de chauffage, certains producteurs rapportent une baisse de la diffusion de poussière. En d’autres mots, une meilleure qualité de l’air. L’acceptation sociale se révèle un autre point fort des haies brise-vent, surtout avec l’étalement urbain qui exerce une pression sur des milieux agricoles.

« L’industrie du porc a encore beaucoup de dénigreurs, observe Brigitte Pelletier. “Les cochons, ça pue”, entend-on à l’occasion. Sauf qu’avec une haie brise-vent, les gens voient nos efforts pour contrer la dispersion d’odeurs. Les arbres et les arbustes donnent également une image plus “écologique” aux fermes. Pour nous, c’est très positif », insiste-t-elle.

 

Le brise-vent de demain?

Une haie brise-vent offre des vertus environnementales qui demeurent d’actualité. Elle contribue à diminuer l’impact de l’agriculture sur les changements climatiques et sert d’habitat ou de couloir de migration à la faune. « Le nerf de la guerre, c’est quand même l’argent. Pour inciter certains producteurs à concéder une partie de leurs champs à l’implantation d’une haie brise-vent, il faut qu’elle rapporte », reconnaît André Vézina.

À ce sujet, le professeur et son équipe planchent sur trois projets « payants ».

Le premier consiste à implanter des arbustes fruitiers à même la haie brise-vent et à former des circuits de cueillette. « Si nous avions plusieurs haies brise-vent dans un même secteur, avec des variétés de petits fruits qui atteignent leur maturité à différents moments, nous pourrions créer un circuit de cueillette dont le volume serait rentable et étalé dans le temps. En échange du terrain, une ristourne serait octroyée au cultivateur. ». Une coopérative de Saint-Camille, en Estrie, a justement entamé la mise en marché de produits à base de petits fruits et effectue actuellement des démarches pour planter des arbres fruitiers à même des haies brise-vent.

Le deuxième projet prévoit l’aménagement de haies brise-vent chez les producteurs agricoles, mais au profit… des usagers de la route! Particulièrement à la merci du vent, les chemins publics entraînent des frais de déneigement supplémentaires.

« Nous avons, avec le ministère des Transports du Québec, ce projet très sérieux qui consiste à planter deux rangées de saules à croissance rapide sur paillis de plastique. Ce dispositif s’avérerait moins dispendieux que l’installation de clôtures à neige et aussi efficace, sinon plus. À vrai dire, certaines études mentionnent qu’une haie brise-vent réduit les passages de la déneigeuse de 30 %. Au final, tous seraient gagnants », argue avec enthousiasme André Vézina. L’entente avec le Ministère prévoirait l’entretien du brise-vent et une forme de ristourne aux cultivateurs pour l’utilisation de leurs terres.

La troisième avenue s’attaque à l’autosuffisance énergétique des producteurs agricoles, rien de moins! Un concept très prometteur où la haie brise-vent se transforme en une petite usine à biomasse. Ainsi, deux rangées de saules à croissance rapide occupent toute la haie qui est rasée après trois ans, fournissant à ce moment de 30 à 45 tonnes de matière sèche à l’hectare. Un système de chauffage à la biomasse se charge ensuite d’employer la récolte à des fins thermiques (voir l’article Chauffer des poulaillers avec sa haie brise-vent). Même les bandes riveraines, perçues comme un mal nécessaire par certains (!), pourraient servir à chauffer les bâtiments. Une rangée de saules à croissance rapide serait alors adjacente à une rangée de feuillus nobles. Le saule récolté servirait de combustible, mais permettrait également de capter plus de phosphore et d’éléments nutritifs qui fuient vers le cours d’eau. De fait, couper le saule stimule ses racines et le force à consommer davantage par rapport à un arbre parvenu à maturité.

Ces projets ne trouvent pas refuge seulement dans la tête d’André Vézina. Des essais sont effectués sur le terrain, et d’autres initiatives au Québec maintiennent cette volonté de faire progresser la haie brise-vent pour le bien de l’environnement… et pour les poches des producteurs agricoles.

 

Les secrets d’une bonne haie brise-vent

« La meilleure haie brise-vent répond tout simplement aux besoins spécifiques du producteur agricole », mentionne d’emblée André Vézina, spécialiste au MAPAQ dans l’aménagement de brise-vent. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, les haies brise-vent ne sont pas toutes semblables. Voici quatre règles à retenir pour faire un bon choix.

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1- Choisir les végétaux en fonction de ses objectifs de protection. Par exemple, le trappage de la neige nécessite une haie parsemée de conifères. Pour réduire le vent sur les grandes cultures, il faut plutôt prioriser de grands feuillus. Mais parce que leurs branches latérales devront être coupées (sinon elles nuiront aux travaux agricoles), il faudra planter des arbustes afin de contrer le vent au sol. Pour le contrôle d’odeurs ou la baisse des coûts de chauffage, deux rangées d’arbres seront idéales, dont l’une de conifères.

2- Analyser son type de sol. Certains végétaux stagneront s’ils se trouvent dans les mauvaises conditions. À ce titre, le chêne rouge est priorisé dans un loam sableux, tandis que le mélèze ou le chêne à gros fruits font bien dans l’argile.

3- Miser sur la diversité. Les brise-vent constitués d’une seule espèce sont à proscrire. « Je recommande deux essences d’arbre et trois types d’arbuste, soutient André Vézina. Si des insectes ou la maladie s’attaquent à l’un des végétaux, la haie brise-vent n’est pas décimée. Pensons au frêne ou à l’orme; deux espèces que nous avons plantées et qui sont aujourd’hui aux prises avec des ravageurs… » Susceptible d’attirer plus d’oiseaux et d’insectes bénéfiques, la diversification végétale représente aussi un avantage environnemental indéniable. Finalement, des espèces différentes permettent d’augmenter le taux de croissance ou la longévité du brise-vent. Par exemple, le peuplier hybride atteint une hauteur impressionnante après seulement une dizaine d’années. Sa courte durée de vie nécessite cependant de le jumeler avec une espèce durable, comme le chêne ou l’épinette.

4- Définir le niveau d’entretien « acceptable ». Émonder les arbres lors des premières années, remplacer les sujets morts, contrôler la végétation : certains producteurs effectuent ces tâches sans chigner, songeant aux résultats futurs. D’autres en deviennent exaspérés! Le niveau d’entretien diffère selon le type de brise-vent. Mieux vaut y penser avant de planter…

Finalement, bien que subventionnée, l’implantation d’une haie brise-vent s’accompagne d’un débours qui varie selon le concept choisi.

 

Une haie brise-vent payante!

Brigitte Pelletier et Jacques Dionne de Saint-Onésime-d’Ixworth, près de La Pocatière, ont récolté 250 livres de fruits provenant des 75 plants d’aronia noir, implantés à même leurs bandes riveraines et haies brise-vent. Un revenu de 800 $ qui allie l’utile à l’agréable! « Nous avons testé dix espèces d’arbustes fruitiers. L’aronia noir est sans contredit la vedette. Il nécessite peu d’entretien et produit des fruits facilement récoltables qui se vendent bien », mentionne Mme Pelletier.

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Un peu plus loin, le couple pointe fièrement une talle de noisetiers. De beaux arbustes sans tracas, dit-il. Beaux, mais potentiellement très rentables puisque les arbres ont été inoculés de spores, avec l’objectif de récolter des truffes, un champignon haut de gamme qui pousse sous les racines des noisetiers. Ensuite, des rosiers rugueux, un cultivar très résistant, offrent des possibilités de revenus.

De fait, la plupart des arbustes qui entourent cette ferme du Bas-Saint-Laurent peuvent, théoriquement, devenir une source de gains financiers. Brigitte Pelletier n’a pas la langue dans sa poche et différencie la théorie de la pratique.

« J’adore notre bande arbustive, mais en réalité, plusieurs espèces sont difficiles à commercialiser. Pour l’instant, l’aronia noir et la camerise se vendent à un prix intéressant, mais tout le monde se lance dans cette production. Si le marché devient saturé, nous aurons vite de la difficulté à écouler notre production, reconnaît-elle. Bref, quelqu’un qui désire faire du profit avec des arbustes fruitiers doit, avant de planter, trouver un marché et choisir la bonne variété. Autrement, c’est bon pour sa consommation personnelle, sans plus. »

 

Des pacaniers comme haie brise-vent?

Les noix sont « tendance », Mesdames et Messieurs! « De plus en plus de personnes s’intéressent à la nutuculture, souligne Marc-Olivier Harvey, producteur d’arbres à noix en Mauricie. À vrai dire, nous pouvons planter de magnifiques arbres qui génèrent d’excellents fruits tout en agissant comme brise-vent ou bande riveraine. »

Le chêne blanc de même que son frère à gros fruits, le pin pignon, le noyer, le Ginkgo biloba, le noisetier et le caryer sont autant d’espèces qui sont prisées pour leurs multiples talents. Sous le registre culinaire, leurs noix présentent de nombreux bienfaits pour la santé; certaines excellent dans les salades ou se transforment en huile. D’autres sont servies rôties ou se mangent nature en regardant un bon match de hockey, par exemple!

Plusieurs de ces arbres ont les qualités requises pour servir de brise-vent. « Beaucoup de pins rouges sont mis en terre, mais je conseille plutôt de planter des pins pignons dans les haies brise-vent. Cet arbre endure les grands froids et produit des cocottes à l’intérieur desquelles se trouvent des noix de pin qui se vendent à fort prix en épicerie », recommande M. Harvey.

Règle générale, l’obstacle à la cueillette de noix, plus particulièrement celles qui proviennent du noyer, consiste à enlever le brou (coquille). Une opération que tente de simplifier Le club des producteurs de noix comestibles du Québec (CPNCQ). « Depuis 2004, près de 15 000 arbres à noix ont été mis en terre au Québec, dont beaucoup de noyers noirs. Avec ces quantités, nous devrons mécaniser nos récoltes et, à cet fin, le club envisage d’acheter une machine permettant se séparer le fruit de sa coquille. L’investissement de plusieurs milliers de dollars profiterait à tous nos membres et faciliterait la mise en marché », explique Giulio Neri, président du CPNCQ.

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Pour éviter de devoir casser des noix (!), Marc-Olivier Harvey préconise un arbre original : le pacanier du nord. « Le carya illionensis, ou pacanier du nord, a besoin de chaleur, mais certaines zones du Québec pourraient le recevoir. Il produit des pacanes plus petites mais un peu plus sucrées que la pacane standard et très faciles à extraire. Mentionnons aussi le Hican, un hybride qui est capable de pousser en zone plus froide et qui donne un fruit délicieux, facile à extraire. Ces deux arbres possèdent un énorme potentiel, et des Ontariens viennent d’en démarrer la production. Les agriculteurs pourraient en tirer profit », soumet Marc-Olivier Harvey.

Gardons-nous toutefois de croire que les arbres à noix se cultivent facilement en haie brise-vent ou en bande riveraine. « Certaines espèces s’adaptent mal aux milieux ouverts. Elles doivent être irriguées, sinon elles sèchent ou croissent très lentement, prévient M. Neri. Pensons aussi qu’il faudra ramasser les noix. En ce sens, il importe de raser la végétation autour du brise-vent, et ce, avant que les noix ne tombent des arbres. Autrement, les gens passeront des heures de plaisir à chercher les fruits à travers les hautes herbes! »