Technique 15 juin 2026

Vers une gestion plus fine de l’eau en drainage agricole

Le drainage agricole ne sert plus uniquement à évacuer les surplus d’eau des champs. Dans un contexte où chaque goutte compte davantage, les approches évoluent pour mieux s’adapter aux réalités du terrain, contrôler la nappe phréatique et limiter les impacts environnementaux des rejets.

Cette transformation des pratiques gagne du terrain, constate Rosanne Chabot, directrice de l’aménagement de parcelles chez Logiag. « Il y a 10, 15 ans, les producteurs voulaient avoir un plan de drainage et il n’y avait pas tant de réflexion sur la gestion de l’eau, fait-elle valoir. Depuis quelques années, les gens veulent drainer, mais ils veulent aussi conserver l’eau parce qu’il y a des périodes où ils en manquent. »

Rosanne Chabot
Rosanne Chabot

La spécialiste, également autrice principale du guide Diagnostic et drainage souterrain des terres agricoles, du Centre de référence en agriculture et agroalimentaire du Québec, dit avoir remarqué une augmentation de l’intérêt pour les systèmes de contrôle de nappe. 

Ce type de dispositif permet de gérer la hauteur de la nappe d’eau à différents moments de l’année, en bloquant ou en limitant l’écoulement naturel des drains à l’aide de vannes. Mais il ne peut pas être installé partout, précise Mme Chabot, le terrain doit entre autres présenter une topographie plane.  

« Ça suscite des questions et on fait des estimations », confirme Maxime Duval, président de l’Association des entrepreneurs en drainage agricole du Québec (AEDAQ). « Mais il y a aussi des défis techniques qui viennent avec ce genre d’installation et, côté budget, ce n’est pas évident pour un agriculteur de rentabiliser ça », nuance-t-il.

Précision 

Selon M. Duval, qui préside également les entreprises Drainage EPL Lazure, Drainage St-Célestin et Drainage Richelieu, la tendance observée depuis quelques années dans les champs demeure le resserrement de l’écartement (espace de 10 ou 12 mètres plutôt que de 14 ou 15) entre les drains. Cela permet à l’eau de s’évacuer plus rapidement, en cas de gros coups d’eau. 

Grâce à l’apport d’outils de précision, dont les systèmes GPS, le drainage se fait également plus performant. Et si l’optimisation du drainage s’effectue généralement dans l’ensemble d’un champ, il est possible de mettre l’accent sur un ou des secteurs en particulier, relève M. Duval. 

Les capteurs de rendement, notamment, permettent d’identifier les zones où l’eau s’évacue moins facilement. « Ça nous permet de mettre en place un drainage plus performant localement », explique-t-il.  

À tous coups, la réalisation d’un diagnostic, qui tient compte, entre autres, de la structure du sol, de l’état du réseau hydraulique de même que de la mesure de conductivité hydraulique, permet néanmoins de cibler avec plus de précision les mesures à privilégier, ­rappelle Rosanne Chabot, de Logiag.  

Projets de recherche

Chose certaine, la qualité de l’eau de drainage rejetée dans les cours d’eau préoccupe de plus en plus le milieu. Les différents projets de recherche réalisés pour réduire les contaminants et les nutriments transportés par cette eau en témoignent, souligne pour sa part Sylvio Gumiere, professeur au département des sols et de génie agroalimentaire à l’Université Laval.

Celui-ci expérimentera, entre 2026 et 2028, trois types d’aménagements végétalisés –bassin de sédimentation, zone riveraine saturée et marais filtrant – chez une poignée de producteurs agricoles de la région de Québec. Ces aménagements peuvent contribuer à réduire de façon notable les quantités de phosphore et de nitrates rejetées dans l’eau.  

« Ces aménagements existent déjà ailleurs, mais ils n’ont jamais vraiment été testés dans les conditions québécoises, avec les hivers et la fonte des neiges », fait valoir le professeur, dont le projet bénéficie d’un financement du Plan national de l’eau.

Spécialisée dans la fabrication et la distribution de produits de gestion des eaux pluviales et de drainage, Soleno participe de son côté aux essais terrain, en Montérégie, d’un projet mené par le professeur-chercheur en génie de l’environnement à l’École de technologie supérieure (ÉTS) de Montréal, Mathieu Lapointe. 

La technologie mise de l’avant dans ce projet repose sur un système de filtration par sable, intégré aux tuyaux de drainage et combiné à un procédé chimique. Le but : capter les contaminants, dont les pesticides, l’azote et le phosphore, à la sortie de drainage, avant qu’ils se retrouvent dans les cours d’eau. 

« Il y a beaucoup de technologies de traitement de l’eau qui viennent d’ailleurs. Ce qui est intéressant avec le projet de l’ÉTS, c’est que c’est une technologie d’ici, souligne Moranne Béliveau, chargée de projets chez Soleno qui participe aux essais aux champs. L’ÉTS nous a approchés et on a développé la structure pour contenir le média filtrant. » Pour l’heure, le projet est toujours en développement, mais la technologie pourrait éventuellement être commercialisée, avance-t-elle.  

Objectif récupération

Soleno réalise de plus en plus de projets visant la récupération de l’eau de pluie, dont celle provenant de la toiture des bâtiments, selon Moranne Béliveau, chargée de projets à l’entreprise spécialisée en gestion des eaux pluviales et de drainage.

Les réservoirs souterrains – sur mesure et de plus grande capacité – pour emmagasiner la précieuse ressource gagnent en popularité. Ceux-ci représentent une solution de rechange aux lacs ouverts. « L’avantage, avec les réservoirs souterrains, c’est qu’il n’y a pas d’évaporation, contrairement aux lacs, relève Mme Béliveau. Mais l’installation et le coût de la structure sont, en général, plus dispendieux. »

L’entreprise a notamment réalisé un projet de ce type à la ferme laitière Valnico, à Sainte-Brigitte-des-Saults, dans le Centre-du-Québec. L’eau récupérée est stockée dans un bassin de 80 mètres cubes et utilisée dans le processus de séparation des fumiers pour produire de la litière d’animaux. Le réservoir permet d’éviter de puiser l’eau du puits artésien et de la nappe phréatique.

Conserver et utiliser l’eau de pluie provenant des toitures est une approche de plus en plus considérée, estime par ailleurs Chloé Boucher-Ravenhorst, conseillère en génie agricole et en agroenvironnement au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ).

« On peut par exemple utiliser cette eau pour laver la machinerie ou la préparation des bouillies en phytoprotection, dans des usages qui n’ont pas besoin d’eau potable », souligne-t-elle.

Bien que ce type d’aménagement ne soit pas encore monnaie courante, il devrait gagner en popularité au fil du temps, ­croit-elle.