Technique 13 mars 2026

Un sol et son histoire

L’histoire de nos sols commence avec le retrait de l’inlandsis laurentidien, une immense calotte glaciaire qui recouvrait le territoire il y a plus de 20 000 ans. La fonte des glaciers a laissé une multitude de tills, d’argiles marines et de dépôts sableux qui façonnent les terres cultivées d’aujourd’hui. En retraçant ce parcours formidable, l’étude des sols permet de mieux comprendre ce qui se passe dans nos champs.

L’agronome et pédologue Catherine Bossé, chargée de projets à l’Institut de recherche et de développement en agroenvironnement (IRDA), relate la trame des événements qui a forgé nos sols. « La dernière glaciation a eu lieu il y a à peu près 10 000 ans », rappelle la chercheuse, soulignant le rôle prépondérant des déplacements qui se sont ensuite produits. « Le glacier a laissé des sédiments, soit des dépôts glaciaires. La fonte a provoqué des transports de particules et d’autres types de dépôts. Là où il y a eu peu d’énergie de transport, des sédiments plus fins se sont déposés ». La pédologue évoque les plaines argileuses aux fonds marins résultant de la formation de mers internes : on pense notamment à la mer de Goldthwait pour la Côte-Nord, la mer de Laflamme au Saguenay-Lac-Saint-Jean, et pour Québec, en descendant vers l’Ontario, la mer de Champlain. « Les transports qui avaient plus d’énergie ont laissé des dépôts fluviatiles plus grossiers : c’est ce qui explique la présence de sols argileux à certains endroits, tandis qu’on trouve des dépôts de sols glaciaires, les tills, à d’autres. Dans toute la région de la Beauce, Témiscouata, les hauteurs de Rimouski, Mégantic, on trouve des dépôts glaciaires de tills. On trouve aussi beaucoup de dépôts sableux, dans le Centre-du-Québec, et des dépôts éoliens au Lac Saint-Jean », résume la chercheuse.

Pour la pédologue Catherine Bossé, il est important de bien identifier son profil de sol pour mieux comprendre son comportement. Photo : Gracieuseté de l’IRDA
Pour la pédologue Catherine Bossé, il est important de bien identifier son profil de sol pour mieux comprendre son comportement. Photo : Gracieuseté de l’IRDA

Des facteurs d’influence

On saisit la provenance du matériau parental (la roche-mère) dans la composition du sol. Mais d’autres facteurs, comme le climat, les organismes vivants, la topographie, et le temps y participent aussi. Tous ces facteurs déterminent la proportion de matières minérales (le fameux trio sable-limon-argile), organiques, d’eau et d’air, qui forment les sols. Le Québec a ainsi hérité de sols aux propriétés variées :

  • Des brunisols, soit des sols forestiers plus jeunes, souvent sur till, notamment dans la région des Appalaches; 
  • Des gleysols argileux et limoneux dans la vallée du Saint-Laurent;
  • Des podzols acides de la forêt boréale dans les zones forestières et sableuses, entre autres dans les Laurentides, le Saguenay-Lac-Saint-Jean et la ­Mauricie;
  • Des sols organiques saturés en eau dans le Bas-Saint-Laurent, Chaudière-Appalaches et le Centre-du-Québec.

Cette diversité se constate à travers les régions, et souvent dans une même parcelle… Une situation imputable à un autre fait de l’histoire : la définition cadastrale du régime français. 

À gauche : Le gleysol de la série Sainte-Rosalie est considéré comme le sol emblème du Québec. Au centre : Le brunisol de la série Woodbridge est un till loameux qui se distingue à ses horizons Ap et B brunâtres. À droite : Le podzol présente normalement un horizon A enrichit de matière organique et un horizon B couleur rouille. Photos : Gracieuseté de l’IRDA
À gauche : Le gleysol de la série Sainte-Rosalie est considéré comme le sol emblème du Québec. Au centre : Le brunisol de la série Woodbridge est un till loameux qui se distingue à ses horizons Ap et B brunâtres. À droite : Le podzol présente normalement un horizon A enrichit de matière organique et un horizon B couleur rouille. Photos : Gracieuseté de l’IRDA
L’horizon A comporte la couche supérieure à travailler mécaniquement, l’horizon B révèle le code génétique du sol et l’horizon C contient son matériel d’origine. Une structure granulaire très perméable est idéale pour les semis. Photo : Gracieuseté de l’IRDA
L’horizon A comporte la couche supérieure à travailler mécaniquement, l’horizon B révèle le code génétique du sol et l’horizon C contient son matériel d’origine. Une structure granulaire très perméable est idéale pour les semis. Photo : Gracieuseté de l’IRDA

« Les sols sont souvent parallèles aux cours d’eau, donc au fleuve. On trouve aussi des dépôts de chaque côté des grandes rivières. Le régime français faisait en sorte que tout le monde ait accès aux cours d’eau », raconte la chercheuse. « Les cadastres étant perpendiculaires aux cours d’eau, et les dépôts de sol parallèles, explique qu’on puisse traverser plusieurs types de sols dans un cadastre et à l’intérieur d’une même parcelle », raconte l’agronome.

Connaître son profil

Devant toutes ces considérations, l’examen du profil d’un sol, qui combine des notions de pédologie (horizons, couleur, granulométrie, etc.) à des observations de nature agronomique, permet d’établir des constats. « On peut catégoriser les sols de plusieurs façons. On peut parler de sols minéraux et de sols organiques », vulgarise la pédologue.

La taxonomie permet de classifier nos sols en grandes catégories; en raffinant ces catégories, on arrive à la série de sols, qui est l’unité la plus fine de la classification. Cette série de sols est unique. Nos sols se sont déposés, ils ont évolué, ils sont dans un climat X et un milieu Y : voici le sol 10 000 ans plus tard, et qu’en est-il?

Catherine Bossé
Une structure granulaire très perméable est idéale pour les semis. Photo : Gracieuseté de l’IRDA
Une structure granulaire très perméable est idéale pour les semis. Photo : Gracieuseté de l’IRDA

Il existe plus de 500 séries de sols répertoriées au Québec, chacune comportant des particularités distinctes. « Par exemple, les sols plus lourds ou argileux ont une classe de réaction plus proche de la neutralité, qui est apportée par les carbonates naturellement présents dans le sol. On pense aux séries Saint-Urbain et Sainte-Rosalie, qui sont les plus fertiles au Québec », note la chercheuse. Bien qu’on puisse attribuer à certains sols des propriétés-types, il faut éviter de généraliser. « On associe les sols sableux à un bon drainage, mais dans certains cas, on trouve des sols mal drainés » souligne l’agronome, citant un exemple typique de l’influence du relief. « La série Joseph ne présente pas d’oxydation [actifs de fer et d’aluminium qui s’oxydent au contact de l’air] Pourquoi? Parce qu’on est en cuvette. C’est un sable, mais qui est en milieu récepteur d’eau, donc il baigne dans l’eau », observe-t-elle.

La suite de l’histoire

Contrairement à sa texture, la structure d’un sol est une propriété dynamique qui peut s’améliorer – ou se dégrader – selon l’usage. Une notion qui confère aux agriculteurs le pouvoir d’agir, tant sur le rendement à court terme que la pérennité d’une terre. « On évalue le potentiel d’un sol à ses limitations, mais il faut plutôt voir les limitations comme des améliorations requises », insiste Catherine Bossé. « Une bonne structure de sol est perméable, tandis qu’un sol compacté génère plus de ruissellement en surface et d’érosion vers les cours d’eau. Et ce n’est pas nécessairement un problème de drainage », ajoute la chercheuse.

Dans la MRC de Kamouraska, on note une grande diversité d’argiles et de tills.L’horizon A comporte la couche supérieure à travailler mécaniquement, l’horizon B révèle le code génétique du sol et l’horizon C contient son matériel d’origine. Une structure granulaire très perméable est idéale pour les semis. Photo : Gracieuseté de l’IRDA
Dans la MRC de Kamouraska, on note une grande diversité d’argiles et de tills.L’horizon A comporte la couche supérieure à travailler mécaniquement, l’horizon B révèle le code génétique du sol et l’horizon C contient son matériel d’origine. Une structure granulaire très perméable est idéale pour les semis. Photo : Gracieuseté de l’IRDA

Pour elle, les agriculteurs doivent comprendre le comportement de leur sol pour mieux travailler avec ce qu’ils ont, et établir un plan à court, moyen et long terme pour concilier rentabilité et santé du sol. « Il faut continuer à pousser la recherche sur des projets à long terme pour mieux mesurer l’impact de nos pratiques. Il nous faut des parcelles permanentes, mais aussi de la recherche directement chez les producteurs agricoles, pour travailler avec eux », ­souhaite la pédologue.