Technique 15 mai 2026

Il transforme son étable en condo

Siroter son café le matin en observant l’horizon par la fenêtre à l’endroit jadis occupé par un cheval ou regarder la télévision en soirée sur un divan où se reposaient auparavant une vache et son veau, Pierre Giguère et Josée Rivard ont fait preuve d’audace en transformant une section de leur étable en un condo de quatre pièces et demie.à

Le producteur bovin de Shawinigan et sa conjointe envisageaient au départ de construire une résidence juste à côté de leur maison qu’ils projetaient de laisser à leur fille Maricka, relève désignée pour prendre les rênes de la ferme dans quelques années.

« Les plans étaient faits et les démarches auprès de la CPTAQ commencées. On s’est retrouvé un jour dans l’étable à l’hiver 2023 en train de prendre un café et on a eu l’idée en même temps : pourquoi on n’habiterait pas ici? », se rappelle Pierre Giguère au côté de son épouse. 

La tôle ondulée de l’ancienne laiterie a été conservée dans la cuisine et salle à manger.
La tôle ondulée de l’ancienne laiterie a été conservée dans la cuisine et salle à manger.

Une fois les plans établis par une architecte, l’autorisation de la CPTAQ reçue et le permis de la ville délivré, les travaux ont aussitôt débuté. « Moi, au début, je disais que je ne ferais rien, que j’allais juste superviser. Aujourd’hui, le running gag dans la famille, c’est quand ma fille et ma blonde me rappellent que j’ai fait environ 85 % de l’ouvrage », raconte en souriant celui qui a déjà occupé la fonction de député provincial de Saint-Maurice sous le Parti libéral du Québec. 

À la suite d’un incendie en 1996, le bâtiment avait été reconstruit avec une laiterie, chauffée et isolée, puisque la famille Giguère opérait à l’époque une ferme laitière. C’est cette pièce qui sert aujourd’hui de cuisine et de salle à manger tandis que le salon et la chambre des maîtres ont été aménagés dans ce qui était auparavant l’entrée de l’étable, où trônait un box pour le cheval de sa fille et un autre pour le vêlage. 

La salle de bain avec douche et toilette ainsi que les appareils de buanderie ont été installés où étaient auparavant l’entrée d’eau, la chambre des machines et ses compresseurs. Du côté des planchers de béton, ils sont chauffés avec un système au glycol.

De la chambre des propriétaires, on peut apercevoir les vaches et les veaux circuler.
De la chambre des propriétaires, on peut apercevoir les vaches et les veaux circuler.

Conserver le cachet

Dès le départ, le couple désire conserver le cachet de l’intérieur du bâtiment. Pas question par exemple de tapisser les parois de feuilles de gypse. Minutieusement nettoyés, les plafonds de contreplaqués ont été peinturés dans leur état, avec des défauts apparents ici et là, leur donnant leur charme rustique. 

La tôle intérieure ondulée de l’ancienne laiterie a aussi été conservée dans la cuisine. Et pour les fils électriques, on peut les voir longer les murs et les plafonds à l’intérieur de tubes de plastique. « On a voulu garder le caractère farmhouse de la place », souligne Josée Rivard. 

Dans le salon, le producteur bovin a fait ériger un mur en utilisant les planches de l’ancienne grange construite par son père. Accroché au centre, un tableau d’une artiste de Shawinigan, portrait du taureau de Pierre Giguère affectueusement prénommé Bernard. Deux tables d’appoint ont été fabriquées avec le bois d’un érable et d’un mélèze plantés par sa mère dans les années 1950. 

La pièce de résistance est toutefois dans la chambre à coucher des propriétaires : une fenêtre donnant vers l’intérieur du reste de l’étable avec vue sur les veaux et les vaches.

C’est une idée de ma blonde. C’est comme voir un tableau vivant. C’est drôle, mais quand ils nous entendent le matin, ils viennent voir ce qui se passe et si j’ai le malheur de retarder de quelques minutes la moulée pour les veaux, ils me le font savoir.  

Pierre Giguère

La décoration de l’appartement va de pair avec l’ancienne vocation des lieux. Sur un mur, le producteur bovin a installé son cadran de régie permettant de suivre le cycle de reproduction et de lactation de son troupeau. Au-dessus de la table à dîner, le filage des lumières est enroulé autour d’un ancien joug. Donnant sur le comptoir de cuisine, deux bancs permettent de s’asseoir sur ce qui était auparavant des sièges de tracteurs antiques. 

Le mur du salon, avec la table d’appoint fabriquée à partir d’un arbre de la propriété, est fait de planches d’une ancienne grange construite par le père de Pierre Giguère.
Le mur du salon, avec la table d’appoint fabriquée à partir d’un arbre de la propriété, est fait de planches d’une ancienne grange construite par le père de Pierre Giguère.

Pérenniser la ferme

Pierre Giguère estime à environ 125 000 $ l’investissement nécessaire pour avoir transformé une partie de son étable en condo. « Tout a été pensé pour qu’on demeure ici le plus longtemps possible. Les accès sont faits pour des personnes à mobilité réduite. Ça fait bientôt deux ans qu’on reste ici et on est vraiment heureux de notre choix. C’est moins grand à entretenir qu’une maison. Pour nous, c’était aussi une façon de se donner plus de chance de pérenniser la ferme. Nous avons aussi un fils qui est attaché à la ferme, mais qui n’a pas d’intérêt pour l’agriculture. Notre fille veut prendre la relève de la terre familiale, mais en attendant qu’on prenne notre retraite dans trois ou quatre ans, elle aurait dû s’en aller en loyer avec de notre côté, la crainte que son intérêt pour les animaux diminue. »

Dans leur optique, ce condo pourra être utile même lorsqu’ils ne l’habiteront plus alors que leur fille pourra s’en servir comme logement pour des travailleurs à la ferme ou loger la visite. « Ça sera en tout cas plus facile à gérer que si nous avions construit une maison », ­raisonnent-ils. 

Avides de découvrir d’autres pays, Pierre Giguère et Josée Rivard avaient remarqué, lors de leurs voyages qu’en Europe, en Suisse tout particulièrement, il n’était pas inhabituel de voir des agriculteurs demeurer dans le même bâtiment que leurs animaux, une tradition remontant à plus d’un siècle. 

« Dans leurs cas, ils habitent à l’étage et leur plancher est chauffé par la chaleur dégagée par les animaux en bas. Ici, au Québec, ce n’est pas le même contexte, mais il y a tellement d’anciennes fermes laitières et de bâtiments abandonnés, c’est une bonne façon de revaloriser ces lieux », termine Pierre Giguère.

Les autorisations de la CPTAQ… et de la ville

Initialement, Pierre Giguère s’était adressé à la Commission de la protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ) pour construire une maison sur une partie de sa terre. Il avait obtenu son autorisation avant de changer ses plans pour convertir une partie de son étable en un logement. Ces travaux n’ont pas eu besoin de l’assentiment de la CPTAQ puisque la section du bâtiment réquisitionnée n’était plus utilisée depuis que la ferme était passée d’une production laitière à bovine. En revanche, lorsqu’il s’est adressé à la Ville de Shawinigan pour obtenir son permis de construction, celle-ci a exigé qu’un plan d’architecte soit réalisé avant le début des travaux.