À la ferme Delfland, les semis de carottes commencent autour du 12 avril, et pour les oignons (sur la photo), dès que le risque de gel écarté. Photo : Martin Ménard/Archives TCN
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S'abonner maintenantForts d’une accumulation de matière organique d’au moins 40 cm, les sols organiques sont fertiles de nature. Ici, ce sont des fibres de plantes diverses, de bois, d’herbes et de mousses qui qualifient les horizons présents. Ces sols couvrent environ 8 % de la province, mais l’érosion éolienne et hydrique gruge jusqu’à 2 cm de cette superficie chaque année.
« Ce sont des sols dont il faut gérer l’eau souterraine. Il ne s’agit pas d’un système minéral sable-limon-argile, mais plutôt de matière végétale à différents degrés de décomposition », atteste l’agronome et pédologue Catherine Bossé. « On a des fibrisols qui ne sont pas décomposés, jusqu’aux sols humiques d’une végétation très décomposée dont on ne voit pas les fibres. » Chez ces sols plus gorgés d’eau, la matière végétale cesse de se décomposer, ce qui peut causer un affaissement. « La matière organique peut aussi se minéraliser », ajoute la pédologue, qui observe le potentiel de ce matériel et l’accumulation de carbone présente dans les tourbières. « On pense à l’exploitation de la tourbe du côté de la Côte-Nord, de Kamouraska et du Lac-Saint-Jean, et à nos Jardins du Québec, les terres de Sherrington, où l’on fait beaucoup de culture maraîchère », mentionne Mme Bossé.


Les défauts de ses qualités
Guillaume Cloutier est producteur maraîcher et copropriétaire de la ferme Delfland, qui exploite 485 hectares de terres noires en Montérégie-Ouest. Il connaît bien les défis de ces super sols fragiles.
L’avantage du sol organique, c’est qu’il est extrêmement fertile et qu’il retient plus de deux fois son poids en eau. Le désavantage, c’est qu’il est friable, donc il faut vraiment faire attention à l’érosion. On se fait un devoir de ne jamais laisser nos sols à nu.
Préoccupé par le déclin de sa ressource première, le producteur fait partie des membres fondateurs de la Chaire de recherche en conservation et en restauration des terres noires de l’Université Laval. Le groupe de recherche étudie des moyens d’assurer la pérennité des sols organiques cultivés. « On est au courant du rythme où nos sols se dégradent et des volumes qu’on perd », témoigne le producteur.

Gérer la biomasse, un enjeu printanier
L’importance des cultures de couverture dans la lutte contre l’érosion fait consensus. Par contre, la courte fenêtre de production maraîchère (avril à novembre) peut poser certains défis logistiques par rapport à la gestion des résidus. « La grosse peur en production maraîchère, c’est de ne pas pouvoir rentrer assez tôt dans les champs au printemps, puis d’avoir beaucoup de résidus qui bloquent dans les semoirs. Il nous a fallu trouver les bonnes plantes à mettre au bon moment », note M. Cloutier, qui a confectionné ses propres mélanges personnalisés. « Maintenant, nos sols sont couverts à 90 % », souligne le producteur, qui utilise différentes combinaisons, telles sarrasin et vesce, sarrasin et pois ou vesce velue. Pour lui, la gestion des cultures de couverture est affaire de stratégie. « Ma régie d’engrais vert dépend du moment où mes sols deviennent libres. Mon mélange de cultures de couverture ne sera pas le même selon que je finis ma production au début d’août, à la mi-août ou au début septembre », précise l’agriculteur, qui choisit ses cultures en fonction de la biomasse à gérer au printemps suivant.

Le sarrasin et ses vertus
Parmi différentes sélections choisies en fonction de l’usage des parcelles, le producteur apprécie particulièrement le sarrasin, tant pour son effet bouclier contre l’érosion que pour ses résidus malléables. « Le sarrasin germe rapidement pour couvrir le sol. En 4-5 jours, il commence déjà à lutter contre le vent », explique M. Cloutier. Comme la plante peut être sensible aux gels hâtifs de septembre, le producteur lui assigne une plante « compagne », la vesce commune, qui agira en complémentarité. « Contrairement au sarrasin, la vesce commune est très longue à germer. Elle grimpe au sarrasin, et lorsqu’il meurt, elle prend le relais et continue de pousser jusqu’en novembre », précise le producteur. Résultat : le sol reste couvert, mais dégèle rapidement au printemps; un avantage considérable, surtout pour les semis d’oignon. « La biomasse du mélange sarrasin-vesce velue deviendra énorme à l’automne. Mais après le gel, il ne reste plus grand-chose. Les cotons de sarrasin et de vesce se détruisent facilement », observe M. Cloutier. « C’est une plante extrêmement intéressante aussi parce qu’elle capte la neige. Plus de neige, moins de gel », fait-il valoir. Les semis de carottes commencent ainsi autour du 12 avril, et pour les oignons, dès que le risque de gel est écarté.

Semis direct 2.0
La réduction du travail de sol est un autre moyen d’en préserver l’intégrité. Quoique la pratique reste peu répandue en maraîchage, Guillaume Cloutier a tenté l’approche, en introduisant le semis direct de légumes sur du seigle d’automne vivant. « En faisant mes buttes, je fais mon travail de sol en même temps que j’implante mon seigle. Au printemps, le seigle repousse. J’ai déjà une couverture de sol sur mes blocs de terre : je vais semer mes oignons directement, sans aucun travail de sol », explique l’agriculteur. Après deux premiers acres cultivés de cette manière il y a six ans, l’entreprise a produit 100 acres l’an dernier, et compte implanter 140 acres d’oignons en semis direct l’an prochain. « On regarde aussi comment réduire le travail du sol pour d’autres cultures », poursuit le producteur, qui fait des essais sur des planches permanentes avec les carottes et la laitue.

La résilience comme police d’assurance
Pour Guillaume Cloutier, ces pratiques qui facilitent le travail de printemps tout en contrant l’érosion représentent un investissement dans la paix d’esprit. « Des vents de 100 km/h ou des gros coups d’eau, ça ne m’inquiète pas. Avec des racines déjà établies, l’eau circule beaucoup mieux », constate-t-il. « Je sais que mes champs sont extrêmement résilients et qu’ils vont donner le rendement qu’ils donnent toujours, peu importe le temps qu’il fait », affirme le producteur.