Volailles 3 avril 2026

Poulaillers intelligents : la technologie au service du savoir-faire de l’éleveur

Aujourd’hui, entrer dans un poulailler, ce n’est plus seulement vérifier la litière et les abreuvoirs; c’est aussi consulter un tableau de bord. La gestion intelligente des bâtiments est en train de redéfinir le métier de producteur avicole au Québec.

L’idée n’est pas de remplacer l’humain par des machines, mais plutôt de lui donner des « yeux supplémentaires » pour surveiller son troupeau 24 heures sur 24. Entre l’automatisation de la ventilation et les prédictions de l’intelligence artificielle (IA), ces outils visent un but précis : améliorer le bien-être animal tout en rendant les fermes plus performantes et plus faciles à gérer au quotidien.

Le « cerveau » du bâtiment

L’entreprise québécoise Maximus, forte de plus de 30 ans d’expertise, propose une approche où le contrôleur central agit comme le véritable « cerveau » du bâtiment. Selon Martine Bouchard, directrice nationale des ventes, le système relie tous les capteurs et équipements pour analyser les données en continu et ajuster automatiquement l’environnement selon des paramètres définis, tels que l’âge, la race et le sexe des oiseaux. Cette centralisation couvre la ventilation, le chauffage, l’alimentation, l’eau et même la prévention des incendies.

Mme Bouchard apporte toutefois une nuance importante sur le vocabulaire utilisé dans l’industrie : « On parle d’abord d’automatisation. L’intelligence artificielle, c’est autre chose. » Chez Maximus, le système fonctionne selon des paramètres entrés par le producteur, s’appuyant sur son expérience et les recommandations génétiques. L’avantage majeur réside dans la détection précoce des dérives. Par exemple, une légère baisse conjointe de la consommation d’eau et d’aliments peut signaler un problème de santé bien avant qu’il ne soit visible à l’œil nu. Pour Mme Bouchard, cette technologie ne remplace pas l’humain : « C’est une belle combinaison de la technologie et du producteur. Moi, je dis toujours que c’est un partenariat. »

L’une des innovations marquantes de Monitrol est la communication bidirectionnelle Modbus, souligne Annick Lessard. Photo : Gracieuseté de Monitrol

« Un employé présent 24 heures sur 24 »

De son côté, Monitrol, véritable pilier de l’innovation québécoise depuis 1987, se spécialise dans l’électronique agricole avec une expertise pointue en ventilation. Annick Lessard, directrice des ventes, souligne que l’entreprise a pour mission centrale de contrôler l’environnement afin d’assurer des conditions ambiantes optimales. Le cœur de son offre, le système Genius, permet de réguler la température, l’humidité et les gaz, tout en offrant aux producteurs un accès gratuit à leurs données via une application mobile.

L’une des innovations marquantes de Monitrol est la communication bidirectionnelle Modbus entre le contrôleur et les ventilateurs intelligents. Cette technologie permet à chaque ventilateur de s’ajuster individuellement, créant une homogénéité parfaite des conditions dans tous les bâtiments, même les plus longs. « Chaque ventilateur peut maintenant s’ajuster individuellement », souligne Mme Lessard, précisant que le système peut même prévenir le producteur si un moteur risque de briser ou s’il est bloqué par la glace. Pour elle, la consommation d’eau demeure un indicateur de santé fondamental : « La consommation d’eau est un indicateur clé : dès qu’elle change, il faut se poser des questions. » Elle compare un bon système de contrôle à « un employé présent 24 heures sur 24 » qui permet au producteur de devenir un gestionnaire proactif.

L’entreprise Intelia prépare le lancement de l’application Mirador, conçue pour renforcer la collaboration entre producteurs, techniciens et vétérinaires grâce à des recommandations basées sur l’IA. Photo : Patricia Blackburn/Archives TCN

Des modèles prédictifs

Forte d’une expertise de pointe développée depuis plusieurs années dans le secteur avicole, Intelia Technologies se distingue par l’intégration poussée de l’intelligence artificielle au sein d’un écosystème complet comprenant contrôleurs, capteurs et plateformes numériques. Comme l’explique Lydia Prévost, spécialiste en marketing, l’entreprise couvre l’ensemble de la chaîne de production pour pallier la fragmentation des données, un enjeu majeur du secteur. « Notre objectif, c’est de tout centraliser pour faciliter la prise de décision », affirme-t-elle.

Grâce à l’accumulation de données sur plusieurs années, Intelia a développé des modèles capables de prédire le poids des poulets jusqu’à 14 jours à l’avance. Cette précision est cruciale pour la rentabilité, car elle permet de livrer les oiseaux au poids exact demandé par les acheteurs. L’IA permet également d’optimiser la gestion de la moulée en prédisant le vidage des silos. Mme Prévost souligne que ces outils favorisent grandement le bien-être animal en réduisant les manipulations physiques, notamment grâce aux pesées automatisées qui remplacent les méthodes manuelles stressantes. L’entreprise prépare d’ailleurs le lancement de l’application Mirador, conçue pour renforcer la collaboration entre producteurs, techniciens et vétérinaires grâce à des recommandations basées sur l’IA.

La Dre Martine Boulianne en compagnie de ses collègues André Diler (étudiant au Ph. D.) et Dr Pablo Valdes Donoso, directeur de la plateforme en intelligence artificielle à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal. Photo : Gracieuseté de la Dre Martine Boulianne

Le point de vue des vétérinaires

Pour les vétérinaires, l’arrivée des technologies intelligentes modifie la pratique, mais ne change pas les fondamentaux de la biosécurité et de l’observation. La Dre Marie-Christine Frenette, qui possède la double perspective de vétérinaire chez SVA Triple V
et d’éleveuse, constate que l’automatisation facilite grandement la gestion de la ventilation et la détection des maladies. Elle souligne que la stabilité de l’environnement réduit le stress respiratoire des oiseaux, les rendant moins vulnérables aux infections, comme l’E. coli. Cependant, elle met en garde contre la gestion à distance exclusive : « Il faut voir comment les oiseaux se comportent dans le poulailler. » Elle rappelle également que la fiabilité de ces systèmes dépend de la qualité de la connexion Internet, parfois précaire en milieu rural.

La Dre Martine Boulianne, professeure à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, voit dans ces technologies un levier puissant pour la recherche et la médecine préventive. Elle dirige un projet de recherche utilisant l’IA pour prédire et prévenir la cellulite, la principale cause de condamnation des poulets au Québec. En croisant les données environnementales et les données d’abattoir, son équipe cherche à identifier les facteurs de risque avant que les lésions n’apparaissent.

La Dre Boulianne compare l’IA à un étudiant qui devient plus performant à mesure qu’il reçoit des données de qualité. Malgré ces avancées, elle demeure catégorique sur le rôle crucial de l’éleveur : « Les technologies sont des yeux supplémentaires, mais il faut toujours un humain pas loin derrière! » Elle insiste sur le concept de stockmanship, ce savoir-faire ancestral basé sur l’utilisation de tous les sens pour évaluer le confort du troupeau, que même la sonde la plus sophistiquée ne peut totalement remplacer.