Volailles 19 juin 2026

La qualité de l’abreuvement, un facteur déterminant

Dans un poulailler, on surveille la ventilation, la température, la lumière, la qualité de la moulée et la densité d’élevage. L’eau, elle, coule souvent en silence. Pourtant, derrière chaque tétine, chaque conduite et chaque flush se cache un facteur déterminant de santé, de bien-être animal et de performance. En production avicole, l’abreuvement n’est pas qu’une question d’équipement : c’est une chaîne complète où la qualité de l’eau, la propreté des lignes, le débit, la pression et l’entretien font toute la différence.

Pour Martine Boulianne, titulaire de la Chaire en recherche avicole de l’Université de Montréal, le sujet mérite qu’on regarde au-delà de ce qui est visible. Les systèmes modernes ont beaucoup progressé depuis l’époque des abreuvoirs ouverts, davantage exposés à la poussière, aux fientes et aux contaminants présents dans le bâtiment. Les tétines et les systèmes fermés ont représenté une avancée importante. Mais cette amélioration peut donner une fausse impression de sécurité.

« Les systèmes fermés sont meilleurs que les abreuvoirs ouverts, mais ça ne veut pas dire qu’il ne se passe rien à l’intérieur des lignes », rappelle-t-elle. Mme Boulianne cite notamment le biofilm. Cette pellicule gluante qui se forme à l’intérieur des conduites peut devenir épaisse, ralentir la circulation de l’eau et servir de réservoir à bactéries. Le problème est d’autant plus sournois qu’il demeure invisible à l’œil nu lorsque le producteur circule dans le bâtiment.

Martine Boulianne
Martine Boulianne

On peut avoir une eau de puits qui est correcte, mais si les lignes sont sales, l’eau que boit l’oiseau ne l’est plus nécessairement.

Martine Boulianne

L’enjeu est particulièrement important en début d’élevage. Les poussins consomment alors peu d’eau, tandis que la chaleur dans le bâtiment favorise la multiplication bactérienne. L’eau peut stagner dans les lignes, ce qui accentue le risque. D’où l’importance, selon la spécialiste, de la faire circuler régulièrement pour offrir une eau fraîche aux oiseaux. Dans les premiers jours, elle recommande des flushs fréquents, parfois de deux à quatre fois par jour, puis au moins une fois par jour durant la première semaine, surtout en période chaude.

Le nettoyage entre les lots est tout aussi crucial. Mme Boulianne insiste : il ne suffit pas d’envoyer un désinfectant dans les conduites. Il faut d’abord déloger le biofilm à l’aide d’un produit approprié, par exemple du peroxyde d’hydrogène ou certains acides, en respectant les temps de contact recommandés. La désinfection vient ensuite, suivie d’un nettoyage rigoureux. « Le rinçage est essentiel, si on ne veut pas que les poussins boivent une eau qui contient encore des résidus de produits chimiques », souligne-t-elle.

Des détails qui font une différence

Du côté des équipements, les intervenants consultés constatent que si l’abreuvement n’a pas connu de révolution spectaculaire au cours des dernières années, il s’est malgré tout raffiné. Selon Michel Dion, directeur du développement des affaires chez Groupe Jolco, les systèmes à tétines demeurent la norme dans le poulet. Les différences se jouent souvent dans les détails : résistance des composantes, réduction des fuites, facilité de surveillance et capacité à limiter la contamination.

Les systèmes à tétines demeurent la norme dans le poulet. Les différences se jouent souvent dans les détails : résistance des composantes, réduction des fuites, facilité de surveillance et capacité à limiter la contamination. Photo : Archives/TCN
Les systèmes à tétines demeurent la norme dans le poulet. Les différences se jouent souvent dans les détails : résistance des composantes, réduction des fuites,
facilité de surveillance et capacité à limiter la contamination. Photo : Archives/TCN

Certains systèmes comportent une petite soucoupe sous la tétine, parfois appelée catch cup, pour récupérer les pertes d’eau. L’objectif est d’éviter que l’eau tombe dans la litière et augmente l’humidité, un facteur défavorable pour la santé des oiseaux et l’ambiance du bâtiment. « Une soucoupe peut récupérer l’eau, mais si de l’eau y stagne, elle peut aussi devenir une source de contamination », dit-il. Le produit qu’il distribue, Ziggity, mise plutôt sur des tétines conçues pour limiter les fuites à la source.

Au Québec, ajoute-t-il, l’eau est souvent traitée avec de l’acide ou du chlore afin d’obtenir une qualité élevée. Ces traitements, utiles sur le plan sanitaire, peuvent toutefois être corrosifs pour certaines composantes internes. Les fabricants doivent donc proposer des tétines, plastiques, aciers inoxydables et matériaux composites plus résistants. « L’évolution ne se voit pas toujours de l’extérieur. Elle est souvent dans la durabilité, la résistance aux traitements et la capacité de garder l’eau propre », explique M. Dion.

Il mentionne que son fournisseur a développé des sections transparentes pouvant être installées sur les lignes d’eau. Elles permettent au producteur de voir ce qui circule dans les conduites et de détecter la présence de saletés, de biofilm ou d’accumulations. 

Dans le cas du dindon, l’abreuvement fonctionne différemment. Contrairement au poulet, le dindon ne boit généralement pas à une tétine, mais plutôt dans une coupe. Des coupes autonettoyantes ont donc été développées : lorsque l’oiseau boit, l’eau tournoie et aide à évacuer les saletés.

Pour Nicolas Milette, propriétaire d’Agrisum, l’abreuvement doit être pensé comme un système complet. Son entreprise intervient sur la plomberie, les pompes, les réserves, les traitements, les réservoirs de mélange pour le chlore ou l’acide et la distribution d’eau dans les bâtiments. « On s’occupe de l’eau au complet », dit-il.

À ses yeux, les bases demeurent incontournables : débit, pression, diamètre des tuyaux, configuration du réseau et qualité de l’installation. Un mauvais choix technique peut coûter cher à long terme. Il donne l’exemple d’un régulateur placé au mauvais endroit, après l’injection d’acide, ce qui peut endommager le matériel.

Dans un contexte où les oiseaux sont de plus en plus performants et où les marges d’erreur se rétrécissent, l’abreuvement mérite une attention de tous les jours. Photo : Patricia Blackburn/Archives TCN
Dans un contexte où les oiseaux sont de plus en plus performants et où les marges d’erreur se rétrécissent, l’abreuvement mérite une attention de tous les jours. Photo : Patricia Blackburn/Archives TCN

L’évolution la plus marquante des dernières années se situe du côté de l’automatisation. Pompes à débit variable, alertes sur téléphone cellulaire et systèmes intelligents peuvent aider les producteurs à réagir rapidement. Mais M. Milette met en garde contre une confiance excessive dans la technologie. « Une alarme, c’est utile. Mais ça ne remplace pas une eau de qualité, bien filtrée et bien traitée », affirme-t-il.

Il estime qu’il reste encore beaucoup d’éducation à faire. Certains producteurs considèrent que l’eau est correcte parce qu’elle coule du robinet ou qu’elle provient d’un aqueduc municipal. Or, même une eau municipale peut varier et nécessiter une filtration ou un traitement supplémentaire pour stabiliser les dosages de chlore ou d’acide.

Deux principes simples

Même s’il ne travaille pas directement en volaille, Jean-Rémy Cloutier, président d’Avenord, ramène l’abreuvement à deux principes simples : une eau propre et disponible en quantité suffisante. Il ajoute que la fraîcheur de l’eau, la facilité de nettoyage et la conception des équipements influencent directement la consommation. « Si l’eau goûte mauvais, sent mauvais ou contient des saletés, l’animal va boire moins. Et s’il boit moins, il performe moins », explique-t-il. 

Son message rejoint celui des autres intervenants : l’abreuvement ne doit pas être tenu pour acquis. Choisir un bon équipement est important, mais encore faut-il qu’il soit bien placé, bien entretenu et adapté au troupeau. Jean-Rémy Cloutier observe une prise de conscience croissante autour des matériaux utilisés dans les abreuvoirs. Il insiste sur l’importance de choisir des abreuvoirs faciles à ouvrir, à vider et à nettoyer. 

Bref, l’eau est peut-être l’intrant le plus banal en apparence, mais c’est l’un des plus stratégiques. Elle transporte les traitements, influence la consommation de moulée, soutient la croissance et peut devenir un vecteur de contamination si elle est mal gérée. Dans un contexte où les oiseaux sont de plus en plus performants et où les marges d’erreur se rétrécissent, l’abreuvement mérite une attention de tous les jours. Comme le rappelle Martine Boulianne, le danger vient souvent de ce qu’on ne voit pas. Et dans une ligne d’eau, ce qui ne se voit pas peut peser lourd.