Volailles 12 mai 2025

Des éleveurs de poulettes indépendants qui sont fragiles, mais toujours utiles

SAINT-FÉLIX-DE-VALOIS – Dans le système de production d’œufs de consommation, une dizaine d’éleveurs de poulettes indépendants ont survécu à une transformation qui s’opère depuis une décennie et qui tire leur nombre à la baisse au profit d’autres modèles.

L’élevage de poulettes est une étape essentielle dans la chaîne de production : elle consiste à élever les poussins dès leur premier jour jusqu’au début de l’âge adulte, moment où les pondeuses peuvent être accueillies au pondoir pour commencer leur carrière. « On est une sorte d’intermédiaire entre les couvoirs et les producteurs d’œufs, et les spécialistes de l’élevage d’ados », illustre avec humour Marie-Josée Forest, copropriétaire, avec son conjoint Sylvain Rainville, de la Ferme Sylvain et Marie-Josée, à Saint-Félix-de-Valois, dans Lanaudière. Le couple a racheté, en 2011, la ferme d’élevage de poulettes des parents de Sylvain, qui ont démarré dans ce secteur de production dans les années 1980.

En décroissance

Depuis 2018, le nombre d’éleveurs de poulettes indépendants, dont le modèle d’affaires est uniquement basé sur l’élevage de poulettes, est passé de 24 à environ une dizaine aujourd’hui, estime la Fédération des producteurs d’œufs du Québec. C’est qu’à travers les années, ce modèle a progressivement cédé sa place à deux autres : les élevages dits « en circuit fermé » et « en circuit fermé plus ».  Les premiers sont des producteurs d’œufs qui ont décidé d’élever eux-mêmes les poulettes destinées à leur production. Les seconds sont des producteurs d’œufs élevant des poulettes pour eux-mêmes et pour autrui. « Il ne faut pas se mettre la tête dans le sable. On est des indépendants à risque. Est-ce que mon producteur d’œufs peut se bâtir [un bâtiment d’élevage de poulettes]? Oui. C’est ça qui est arrivé dans les dernières années pour plusieurs. Mais tant que j’entretiens de bonnes relations et que je sais que je fais un bon travail, je pense que ça peut continuer. Car plusieurs producteurs d’œufs n’ont pas envie d’élever de la poulette. Ce sont deux productions différentes. Nous, notre produit, c’est la poulette, et c’est notre spécialité, alors qu’eux, ce sont les œufs », explique Mme Forest, qui mise sur cette expertise pour maintenir ses contrats.

Marie-Josée Forest et Sylvain Rainville estiment que les éleveurs de poulettes indépendants ont toujours leur place dans la chaîne de production des œufs de consommation. Photos : Patricia Blackburn/TCN
Marie-Josée Forest et Sylvain Rainville estiment que les éleveurs de poulettes indépendants ont toujours leur place dans la chaîne de production des œufs de consommation.

Un modèle plus agile

D’ailleurs, elle estime que les indépendants ont encore un rôle à jouer dans le système actuel, notamment parce que leur petite taille rend l’application des mesures de biosécurité plus faciles que dans les plus grandes fermes, où les employés sont plus nombreux, et donne une certaine « agilité » au système. Par exemple, les producteurs indépendants qui ont de l’espace dans leurs bâtiments peuvent souvent fournir des lots de poulettes supplémentaires aux producteurs d’œufs dans les périodes de forte croissance de la production, ou s’il y a un manque à gagner en raison de la grippe aviaire, notamment.

Moi, ma force, c’est que j’ai des petites bâtisses avec des quantités différentes, donc je complète des lots. Alors oui, je pense qu’on a un rôle à jouer même si ce n’est pas le plus beau.

Marie-Josée Forest

Car le défi de la rentabilité de ces élevages reste un enjeu qui pourrait même compromettre l’avenir de certains, reconnaît-elle, étant donné que leur revenu dépend entièrement de la vente des poulettes. « On n’a pas notre pondoir qui nous donne de l’argent à côté. Ce que ça fait, c’est que ça creuse un écart, actuellement, entre les indépendants et ceux qui sont éleveurs-producteurs, car eux peuvent rajeunir leurs bâtiments d’élevage, tandis que nous, on ne le fait pas tant. On est toujours dans le questionnement : est-ce que je prends l’argent pour en vivre ou je réinvestis dans mon entreprise? »  


Un comité d’orientation des lots pour aider les indépendants

Au cours de la dernière année, la Fédération des producteurs d’œufs du Québec (FPOQ) a mis sur pied un « comité d’orientation des lots » pour aider les éleveurs de poulettes indépendants à obtenir des contrats d’élevage, notamment dans le contexte d’allongement des cycles de ponte, qui a perturbé les anciennes façons de faire. Ce nouveau comité, formé par les membres des deux couvoirs et des représentants de la FPOQ, qui connaissent bien les besoins en poulettes, vise donc à établir plus facilement des liens entre les éleveurs de poulettes indépendants et les producteurs d’œufs qui ont des besoins, a résumé France Perreault, coordonnatrice du Comité des éleveurs de poulettes, lors de l’assemblée générale annuelle de la FPOQ, le 9 avril. Selon elle, les résultats sont déjà encourageants.

Les bâtisses des éleveurs indépendants sont déjà presque toutes remplies à pleine capacité.

Marie-Josée Forest

Une autre solution proposée pour « sécuriser » les contrats des éleveurs de poulettes indépendants est de les jumeler avec les nouveaux producteurs d’œufs issus des programmes d’aide à la relève (PAD 500 et PAD 6000). Il s’agit d’un projet qui est toutefois encore l’étude, a tenu à souligner Sylvain Lapierre, président de la FPOQ, lors d’une entrevue accordée à La Terre.



Deux tentatives ratées pour contingenter la production

Après l’adoption du Plan conjoint des Éleveurs de poulettes du Québec (EPQ), en 2011, la nouvelle organisation avait l’objectif d’instaurer un système de quota pour les éleveurs de poulettes. Or, les deux tentatives pour y parvenir ont échoué, en 2013 et en 2015, devant la Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec. Celle-ci a entre autres conclu, à la lumière des consultations publiques tenues sur cette question, que le contingentement de cette production n’était pas « à ce point nécessaire pour la production et la mise en marché des poulettes ».  

En avril 2017, les EPQ et les membres de la Fédération des producteurs d’œufs du Québec (FPOQ) ont adopté des résolutions visant à fusionner le Plan conjoint des deux organisations. 

Selon Marie-Josée Forest, l’absence de quota fragilise néanmoins le sort des éleveurs de poulettes indépendants, puisque toute personne qui souhaite démarrer un tel élevage est libre de le faire.
Selon Marie-Josée Forest, l’absence de quota fragilise néanmoins le sort des éleveurs de poulettes indépendants, puisque toute personne qui souhaite démarrer un tel élevage est libre de le faire.

Selon Marie-Josée Forest, l’absence de quota fragilise néanmoins le sort des éleveurs de poulettes indépendants, puisque toute personne qui souhaite démarrer un tel élevage est libre de le faire, à condition d’avoir les installations qui répondent aux exigences de la FPOQ et aux critères de salubrité de la production, et, bien sûr, d’avoir un contrat qui permet de vendre les poulettes à un producteur d’œufs.  « On a d’ailleurs eu une petite frousse que les bâtiments porcins abandonnés pendant la crise dans ce secteur soient reconvertis pour l’élevage de poulettes, mais ce n’est pas arrivé », affirme-t-elle.