Serres 2 juin 2025

Des Américains envisagent d’implanter 20 ha de serres de fraises au Québec

L’entreprise américaine Spring Lane Capital évalue la possibilité d’implanter un projet serricole de fraises équivalent à 33 terrains de football (20 hectares) dans la province. La construction de la première phase de 10 ha, à Plessisville, dans le Centre-du-Québec, est prévue pour le mois d’août.

Selon un document dont La Terre a obtenu copie, les entrepreneurs invités à soumissionner sur le projet des Fermes Belle Spring avaient jusqu’à la fin avril pour soumettre leur proposition. Le promoteur souhaite une mise en service de la serre de verre en juillet 2026. La production commencerait un mois plus tard. 

Même si le promoteur n’a pas souhaité accorder d’entrevue, son site Web mentionne que l’objectif sera de produire des fraises de l’automne au printemps afin de ne pas concurrencer les producteurs en champ du Québec. L’entièreté de la production, effectuée en gouttières surélevées, sera vendue sur le marché local québécois. Dans une résolution adoptée en mars par la Ville de Plessisville, on apprend que le projet est estimé à 75 M$. 

Le journal La Nouvelle Union, qui a couvert la séance, rapporte que l’un des deux maires, Pierre Fortier, a insisté sur le fait que le site choisi est particulièrement adapté à ce type de culture sous serre.

Autorisations

Plusieurs étapes devront toutefois être franchies avant d’envisager une première pelletée de terre. Rappelons qu’une demande d’autorisation de la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ) est obligatoire lorsqu’une entreprise non-résidente du Québec souhaite acquérir une terre de quatre hectares ou plus dans la province. 

L’entreprise américaine, dont le siège social est à Boston, mais qui possède une filiale à Montréal, a déposé une demande à la CPTAQ afin d’acquérir la terre où la serre sera érigée, confirme une source qui n’est pas autorisée à parler du dossier. La Ville de Plessisville a d’ailleurs appuyé cette demande en mars. 

Une autorisation du ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie sera également nécessaire pour le raccordement à Hydro-Québec, puisque le projet aura besoin d’une puissance de cinq mégawatts et plus. Des négociations sont en cours avec le ministère et Hydro-Québec. 

La Ville de Plessisville, dans le Centre-du-Québec, a appuyé la demande d’autorisation du projet de serre effectué auprès de la CPTAQ. Photo : Shutterstock
La Ville de Plessisville, dans le Centre-du-Québec, a appuyé la demande d’autorisation du projet de serre effectué auprès de la CPTAQ. Photo : Shutterstock

Dans ses précédentes fonctions de vice-président exécutif des ventes et du marketing chez Vegpro International, le nouveau président de Savoura, Luc Prévost, a été témoin de la difficulté d’obtenir des blocs d’électricité lorsque Vegpro mettait sur pied son projet de serre inauguré à la fin avril.

Ce n’est pas aussi simple que ce l’était il y a quelques années, lorsque tous les projets se faisaient octroyer les mégawatts dont ils avaient besoin. Ce n’est plus le cas.

Luc Prévost

Rappelons également que le programme du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec, qui offrait un rabais d’électricité de 40 % aux projets serricoles de plus de 3 M$ n’accepte plus de nouveaux projets depuis le 31 décembre 2023. Cela pourrait compliquer la recherche de financement, mais n’empêcherait pas le promoteur d’entreprendre des démarches auprès d’Investissement Québec, selon l’une des sources consultées par La Terre.

Intérêts étrangers

La directrice générale de l’Association des producteurs de fraises et de framboises du Québec (APFFQ), Jasmine Sauvé, a rencontré les promoteurs. Ces derniers souhaitaient en apprendre davantage sur l’environnement d’affaires de la production de fraises au Québec, ainsi que sur la marque Les Fraîches du Québec, dont se sont dotés les producteurs, et sur le programme de travailleurs étrangers temporaires. 

Elle précise toutefois, sans souhaiter en dévoiler davantage, que Spring Lane Capital n’est pas la seule entreprise étrangère à s’intéresser au marché du Québec.

 Il y a un intérêt à développer cette culture-là, de fraises en serre. Puis on importe tellement de fraises pendant la saison froide que c’est quand même intéressant si on est capables de s’approvisionner de produits qui sont faits ici.

Jasmine Sauvé

Les fraises importées du Mexique, de la Californie et de la Floride l’hiver comblent 50 % de la demande annuelle dans la province.

Acceptabilité sociale

Malgré le contexte actuel avec les États-Unis, le président de Savoura estime qu’il n’y aura pas d’enjeu d’acceptabilité sociale pour le consommateur. « Quand il va voir [la mention] Produits du Québec, ça va répondre à ses critères. Le fait que les emplois sont ici, [que les impôts sont payés ici], c’est bénéfique pour le Québec », indique celui dont l’entreprise produit des fraises dans une serre de 5,2 ha à Danville, en Estrie. « Ça nous chatouille toujours un peu de voir que les propriétaires peuvent être d’ailleurs, mais la majorité des bénéfices demeurent ici. Donc je ne vois pas ça d’un mauvais œil du tout », dit-il.  

Qui est Spring Lane Capital?

Spring Lane Capital est une société d’investissement privé basée à Boston, aux États-Unis, qui possède une filiale à Montréal. Depuis 2017, elle a financé des projets dans les secteurs de l’énergie, de l’alimentation, de l’eau, des déchets et du transport. Récemment, en Floride, elle a investi dans un projet de transformation de déchets organiques en compost, notamment consacré à l’agriculture.


L’industrie en faveur, mais sceptique

Guy Pouliot

Le président de l’Association des producteurs de fraises et de framboises du Québec, Guy Pouliot, voit le projet des Fermes Belle Spring de manière positive. « C’est bon d’améliorer l’offre, et pas seulement l’offre. Je pense que le gros point là-dedans, c’est l’amélioration des connaissances », affirme-t-il en précisant que la production de fraises en serre en est à ses balbutiements au Québec. Il fait valoir que même l’Ontario, qui en produit depuis une dizaine d’années, cherche encore les meilleurs cultivars à utiliser en serre entre les plants à jours courts (qui cessent de fleurir lorsque les journées s’allongent) ou ceux à jours neutres (qui produisent en continu). 

À Saint-Paul-d’Abbotsford, en Montérégie, David Côté produit de la fraise en serre depuis 2021. « Le mot que j’ai à dire, c’est : ‘‘Bonne chance!’’ lance-t-il. Ça va améliorer l’offre. C’est une chose, mais est-ce qu’ils vont réussir comme ils le pensent sur papier? On ne le sait pas. » Celui qui produit dans une serre de 0,5 ha (5 000 m2) mentionne que cette production comporte des difficultés, telles que l’approvisionnement en plants, le délestage en période de pointe l’hiver (une condition pour pouvoir bénéficier du tarif préférentiel d’Hydro-Québec pour les serres) et les pics de production. 

Ceux-ci surviennent en mars, au moment où l’abondance des fraises de Floride influence le prix à la baisse sur le marché québécois. « Ça fait en sorte qu’il faut baisser nos prix [au moment où] on sort le plus de kilos au mètre carré en mars. C’est un peu là que ça me touche. C’est pour ça qu’on essaie de rester local, de faire connaître la marque, puis de faire une mise en marché plus ciblée, plus localisée dans nos épiceries de la région », explique M. Côté. 

Luc Prévost

Le nouveau président de Savoura, Luc Prévost, évoque quant à lui la difficulté de rentabiliser une telle production. « Je parle aux gens qui font des fraises en serre, que ce soit ici au Québec ou ailleurs, et il n’y a personne qui a maîtrisé la science assez pour que ça soit rentable », dit celui dont l’entreprise exploite une serre de fraises de 5,5 hectares à Danville, en Estrie. « C’est pour ça que quelqu’un qui se lance juste là-dedans, c’est assez surprenant. Moi, je vous dirais de façon très honnête que si on n’avait pas notre business de tomates, on aurait peut-être essayé des fraises, mais on ne l’aurait pas fait longtemps parce qu’il n’y a simplement pas de retour sur investissement. » À 7 $ la chopine en épicerie, l’entreprise est viable, mais le consommateur ne paierait pas davantage pour que l’entreprise atteigne la rentabilité, croit-il.