Porcs 9 juin 2025

Des éleveurs s’arrachent les places d’engraissement à forfait

Depuis quelques semaines, de nombreux éleveurs porcins de type naisseurs-finisseurs sont dans une course pour trouver des places d’engraissement à forfait, afin d’éviter de devoir diminuer le nombre de truies dans leur maternité porcine.

Mathieu Pilote, éleveur de porcs à La Malbaie, dans la région de Charlevoix, est l’un de ceux qui ont récemment lancé un message sur un groupe Facebook dans l’espoir de trouver 400 places en engraissement à forfait pour des porcelets produits en trop dans sa maternité, par rapport aux volumes de référence (VDR) de ses bâtiments d’élevage. « Les VDR font en sorte qu’on ne peut pas produire plus que ce qu’on faisait en 2021, mais les performances des truies augmentent. Donc, si je ne me trouve pas un élevage à forfait, il faut que je vende des truies pour produire moins », résume-t-il en entrevue avec La Terre.

Shanon Simard

Il n’est pas le seul dans cette situation. Plusieurs éleveurs indépendants, clients de Shanon Simard, agronome chez les consultants en gestion agricole Sitos, cherchent activement des places en engraissement dans des élevages à forfait. Ils veulent éviter de devoir payer une pénalité pour leur surplus de production, car le nombre de naissances dans leur maternité surpasse leur VDR.

Pour l’instant, il y a différents scénarios possibles : trouver des élevages à forfait est l’option numéro un. Si je n’en trouve pas, c’est d’essayer de vendre les porcelets, même en baissant les prix. La dernière option, c’est de baisser le nombre de truies dans les maternités. C’est sûr que c’est ma dernière stratégie, mais on n’aura peut-être pas le choix, parce que le marché va être saturé de porcelets.

Shanon Simard

Hausse constante de productivité des truies

Cette situation s’explique principalement par la croissance constante de productivité des truies, qui donnent naissance à beaucoup plus de porcelets par rapport à ce qui a été calculé dans les VDR, établis à partir des données de 2021, analyse le consultant Denis Champagne, également agronome chez Sitos.

Mathieu Pilote

Dans la maternité de Mathieu Pilote, cette augmentation se traduit par une moyenne de deux porcelets de plus par truie, seulement dans la dernière année, « où il y a eu de grandes améliorations au niveau de la génétique, des semences et de l’alimentation », souligne l’éleveur.

Les Éleveurs de porcs du Québec reconnaissent que ce problème constitue « un gros enjeu actuellement ». Or, ils rappellent que la gestion équilibrée de la production, selon le principe « un porc, un crochet », reste néanmoins nécessaire et acceptée par une majorité d’éleveurs, pour éviter de devoir détourner à grands frais des surplus de porcs à l’extérieur de la province depuis la réduction des capacités d’abattage des transformateurs. Quant aux VDR, ils ont effectivement été calculés en fonction des données de production de 2021, moment où le gel de la production a été instauré, ou encore selon un nombre établi de pieds carrés destiné à la production dans les bâtiments d’élevage, précise Tristan Deslauriers, directeur des relations publiques aux Éleveurs de porcs du Québec. « Les éleveurs pouvaient choisir celle des deux formules qui était la plus avantageuse selon leur situation », spécifie-t-il.

Selon l’agronome Shanon Simard, il faudra dorénavant apprendre à s’adapter à cette nouvelle réalité, où la logique s’est renversée. « Avant, on était dans une logique d’augmentation de la productivité des truies, parce que les abattoirs achetaient toujours tout. Là, c’est l’inverse : il faut partir des besoins réduits de l’abattoir et se rendre jusqu’aux fermes », illustre-t-elle.

Selon son collègue Denis Champagne, le secteur devra conjuguer avec ce problème de surplus de porcelets jusqu’en 2029, date butoir pour la mise à niveau des maternités au nouveau code de bien-être animal. « Plusieurs éleveurs n’ont pas rénové leur maternité et attendent cette date pour arrêter la production », assure-t-il.


Économiquement plus difficile pour les naisseurs-finisseurs

Bien qu’il reconnaisse la nécessité d’une gestion plus serrée de la production, l’éleveur Mathieu Pilote se demande encore comment des entreprises de type naisseur-finisseur comme la sienne arriveront à rentabiliser leurs activités dans ce nouveau contexte. « Pour rester en vie, surtout en région périphérique, on capitalisait sur la hausse de productivité des truies pour rester plus productifs que le modèle des coûts de production. Là, on n’a pas le droit de sortir ces cochons-là. Il faut donc que je diminue mon nombre de truies. Logiquement, ça devrait baisser mon coût de production, mais mes charges fixes, comme mes bâtiments, restent là. Donc ce que je vais sauver en charges variables sur l’alimentation, je vais le manger en charges fixes qui vont augmenter par tête de cochon. Donc si les autres sont capables d’engraisser tous leurs porcelets et pas moi, ben j’vais crever », déplore-t-il.

Positif pour les éleveurs à forfait

Les dernières années n’ont pas été faciles pour les éleveurs de porcs à forfait, qui ont été parmi les premiers touchés par les coupures de production visant à arrimer la production porcine de la province aux capacités d’abattage réduites des principaux abattoirs. Or, ce nouvel engouement pour des places d’engraissement à forfait pourrait cette fois jouer en leur faveur. « Ça peut être bon pour nous, car si tu as deux personnes qui t’offrent de te remplir, c’est un bon levier pour négocier de meilleurs prix dans nos contrats », réagit Eve St-James, éleveuse de porcs à forfait en Estrie. En effet, Tristan Deslauriers, directeur des relations publiques aux Éleveurs de porcs du Québec, spécifie que la mise en marché collective des Éleveurs de porcs n’encadre pas les contrats entre l’intégrateur et le forfaitaire, qui négocient leur prix entre eux. « Donc c’est sûr qu’il y a de l’offre et de la demande et de la négociation de contrat qui se jouent », évalue-t-il.