Maraîchers 17 janvier 2025

La CAPÉ déclare faillite

Nouvelle peu réjouissante pour le milieu agricole : la Coopérative pour l’agriculture de proximité écologique (CAPÉ) s’est récemment déclarée en faillite.

L’assemblée des créanciers a eu lieu le 18 décembre 2024, indique la firme Bresse Syndics. « C’est quelque chose d’épouvantable à traverser, que la CAPÉ arrive à la faillite », commente Véronique Bouchard, une agricultrice qui a participé à la création de l’organisation en 2013. C’était l’époque où des petites fermes maraîchères biologiques émergeaient.

On démarrait chacun nos entreprises et on se disait qu’on aurait avantage à partager nos connaissances pour évoluer plus vite. On s’est parti une petite coopérative.

Véronique Bouchard
L’agricultrice Véronique Bouchard a participé à la création de la CAPÉ en 2013. Elle préside aujourd’hui le Réseau des fermiers·ères de famille. Photo : Gracieuseté de Véronique Bouchard

Par la suite, la CAPÉ a grandi, ses membres s’en sont servi pour acheter de l’équipement en commun et parfois aussi pour vendre leur production en commun.

La CAPÉ a servi à faire entendre la voix des petits producteurs en circuits courts. Tout se faisait bénévolement ou presque. « Le défi d’être administrateur d’une coopérative comme la CAPÉ, c’est le temps. Quand tu es déjà débordé à ta ferme, c’est difficile de donner du temps ailleurs. Mais certains ont porté le projet de la CAPÉ à bout de bras », souligne-t-elle.

La CAPÉ et ses membres ont toujours été innovants. En 2017, le nouveau conseil d’administration affichait fièrement une parité hommes-femmes. Photo : Martin Ménard/ArchivesTCN
La CAPÉ et ses membres ont toujours été innovants. En 2017, le nouveau conseil d’administration affichait fièrement une parité hommes-femmes. Photo : Martin Ménard/ArchivesTCN

La chute

En 2022, la CAPÉ a réalisé une restructuration organisationnelle en optant pour une direction générale avec l’embauche de plus en plus d’employés pour remplacer l’implication bénévole plus rare de ses membres. 

À l’automne 2023, le rythme effréné du développement de l’organisation dicté par la directrice a soulevé des questions de la part des membres du conseil d’administration.

En 2024, les chiffres ne balançant pas, la grande majorité des projets d’autofinancement de la coopérative ont dû être mis sur la glace. 

« Il y a eu des décisions d’élargir les formes de mise en marché, des moves risqués, comme une épicerie à Québec et à Montréal », donne en exemple Véronique Bouchard. Les membres de la CAPÉ ont demandé des avis externes et ont constaté que la majeure partie des revenus projetés arriveraient trop tard en 2025 et suffiraient à peine à financer les scénarios de restructuration financière.

À leur grand désarroi, la faillite est devenue la seule avenue envisageable. « C’est vraiment triste. Par moment, j’étais fâchée aussi, reconnaît Mme Bouchard. C’est normal. Mais il faut être indulgent envers les membres du C.A. qui s’impliquaient bénévolement, qui étaient débordés et qui n’avaient peut-être pas toute l’expertise. Dans le fond, on est tous un peu responsables de ne pas s’être impliqués. Moi, j’étais dans une période où je devais mettre mon temps sur autre chose. »

Des dettes aux agriculteurs

Bresse Syndics indique que la CAPÉ devait 479 682 $ à ses créanciers. Les actifs évalués à 176 259 $ seront liquidés et la somme reçue sera distribuée aux créanciers. La faillite est donc estimée à 303 423 $. Par ailleurs, la CAPÉ devait de l’argent à ses propres membres pour la vente de légumes non payés.

Gabriel Samson, de la Ferme Samson et Fils, fait partie de la liste des créanciers. Il s’attend à perdre 7 300 $. D’autres fermes pourraient perdre plus et être sérieusement ébranlées par cette créance, anticipe-t-il. «Ce qui est dommage, c’est que les Bio Locaux [un regroupement de fermes chapeauté par la CAPÉ qui offre des légumes bio notamment en hiver], c’était une structure fiable. On faisait nos frais. C’est au-dessus que ça ne fonctionnait pas », dit-il, expliquant notamment que la tenue de la comptabilité de la CAPÉ ne permettait pas de connaître la rentabilité des projets. « La directrice générale de l’époque a lancé des projets qui paraissaient beaux, mais qui ont fait fondre les liquidités comme neige au soleil et le conseil d’administration a dû gérer des crises de gestion des ressources humaines à l’interne, qui les a empêchés de maintenir leur attention sur les finances. C’est dommage et c’est dommage pour ceux qui ont mis de leur temps. En agriculture, on prend les choses à cœur et je crois que la faillite va blesser du monde et peut-être en plonger dans de la détresse. Je l’ai vécu [la détresse], je sais que ce n’est pas évident », témoigne-t-il.

Le Réseau des fermiers·ères de famille survit

Le Réseau des fermiers·ères de famille, un organisme sans but lucratif (OSBL) qui était attaché à la CAPÉ, ne sombrera pas dans la faillite de la CAPÉ. Véronique Bouchard, qui en est la présidente, a investi du temps pour aller chercher un accompagnement juridique afin de pouvoir dissocier le réseau de la CAPÉ.

Des résolutions ont été votées juste avant la faillite, si bien que l’OSBL est maintenant autonome et libre. « Je suis heureuse que le Réseau puisse continuer. Nous allons pouvoir reprendre certains projets soutenus anciennement par la CAPÉ, comme les achats collectifs, le Rendez-vous automnal, les Bio Locaux des Cantons-de-l’Est, etc. Oui, on a perdu la CAPÉ, mais les apprentissages qu’on y a faits, les liens qu’on a tissés, et toute la culture d’entraide que nous avons développée, tout ça demeure », conclut Mme Bouchard.

Une précieuse entraide

Une maraîchère de longue date, Anne Roussel, de la Ferme Cadet-Roussel, fait remarquer que la disparition de la CAPÉ créera un vide. « C’était rassembleur. L’entraide entre différents types de producteurs, c’était précieux. Une ferme perdait sa production par de la grêle, par exemple, et elle se faisait ensuite appeler par les autres qui lui envoyaient leurs surplus. » Anne Roussel a entendu des consommateurs montréalais dernièrement exprimer leur déception face à la disparition de la CAPÉ. « Ils se retrouvent sans légumes pour l’hiver, car les Bio Locaux ne sont plus là », fait-elle remarquer.  

Un changement de langage qui n’a pas aidé

Dans l’optique d’apprendre de ses erreurs, un autre membre de longue date de la CAPÉ, Yan Gordon, estime qu’il aurait peut-être été préférable de gérer les projets de la coopérative sous forme de silos afin d’en accroître l’efficacité et d’éviter qu’un projet qui dérape fasse tomber tous les autres. Aussi, le changement de langage, bien qu’il n’explique pas la faillite, n’a pas aidé à l’implication, selon lui. « Au début, quand on invitait les autres à participer, on mettait de l’humour. Après c’est devenu plus ‘’professionnel’’, avec des mots plates comme dans une succursale de banque. À vouloir paraître trop sérieux, on a peut-être eu de la misère à aller chercher le monde. »