Grandes cultures 2 juillet 2026

Une vingtaine d’espèces de plantes fourragères dans le même champ

Certains producteurs cultivent des monocultures de plantes fourragères, de la luzerne, notamment; d’autres optent pour des mélanges de quelques espèces, alors que l’agronome Louis Pérusse suggère à ses clients d’augmenter la résilience et la performance de leurs cultures en implantant de 20 à 25 espèces de plantes fourragères dans le même champ. 

« Ç’a commencé avec mes essais de plantes de couverture en grandes cultures. Je travaille avec 70 espèces et j’ai vu le potentiel de certaines plantes annuelles et bisannuelles pour mes clients en production laitière. J’ai commencé, en 2016, à proposer des méthodes d’implantation plus diversifiées de plantes fourragères pour des fermes laitières, bovines et ovines. Aujourd’hui, j’ai au-dessus de 3 000 hectares d’implantés avec des mélanges de 20 à 25 espèces, et 95 % des producteurs ne reviennent pas en arrière. C’est une belle innovation agronomique dont je suis fier », dit Louis Pérusse.

À Saint-Léon-le-Grand, Claude Charest, copropriétaire de la Ferme Vachalac, implante depuis deux ans un mélange à 24 variétés de plantes fourragères. « On utilise beaucoup de plantes qu’on ne voyait pas avant, des pérennes et des annuelles, qui recouvrent rapidement le sol et qui gardent l’humidité. Ce que j’aime, c’est que dans les baisseurs, où c’est plus humide, certaines plantes s’implantent plus facilement;  même chose pour les buttons, où c’est plus sec. Il y a certaines plantes qui poussent bien là, alors qu’avant, c’était plus difficile. La différence, c’est quand tu regardes le champ, il y a de quoi partout », décrit le producteur laitier du Bas-Saint-Laurent. 

Il note un gain de rendement de 30 % en matière sèche, assez pour qu’il décide de diminuer d’une centaine d’hectares ses superficies en plantes fourragères. En matière de qualité nutritionnelle, Claude Charest affirme que la nouvelle composition des fourrages passe le test. « C’est toujours un guess, comme producteur laitier, de changer l’alimentation des vaches, l’énergie, la protéine. Ici, c’est ma bru, Karine Pouliot, qui est responsable du troupeau et tu ne lui en passes pas une. Elle m’a dit qu’elle ne voulait pas tirer plus de vaches [pour faire le quota] parce qu’on changeait les fourrages. Et ça se passe vraiment bien [avec les résultats nutritionnels des 24 variétés de plantes fourragères]; je n’ai pas eu à me faire chicaner par ma belle-fille! » commente-t-il. 

D’un point de vue budgétaire, il lui en coûtait 240 $ à l’hectare pour semer l’ancien mélange commercial, tandis que les 24 variétés se chiffrent à 300 $ à l’hectare. 

Résilience

Louis Pérusse souligne la résilience supérieure des multimélanges, puisque des plantes sont plus adaptées que d’autres à certaines conditions météo. Lors des années de sécheresse, par exemple, certaines résisteront davantage au manque d’eau. De plus, une multitude d’espèces maintient une plus grande stabilité des analyses nutritives fourragères au fil des années, argue-t-il, notamment parce que l’entreprise est moins dépendante d’une période précise de récolte associée à une plante ou à quelques plantes, et lors d’une année comme cette année, où la pluie retarde les chantiers de récolte, « ça donne un buffer de deux à trois semaines pour faucher », estime M. Pérusse. 

Il ajoute que la survie à l’hiver est supérieure avec un nombre accru de plantes. « On a amélioré la résilience des prairies et les rendements de 25 à 40 %. Avant, les producteurs observaient des prairies improductives après deux ans, car la luzerne était affectée ou des mélanges très simplistes devenaient également clairsemés. Dans ce cas, les producteurs doivent opter pour du sursemis, mais pour ma part, le sursemis, c’est carrément la preuve d’une mauvaise stratégie fourragère, tant agronomique qu’économique », juge-t-il.  

Des conditions gagnantes

Un plus grand nombre de plantes crée des racines différentes qui améliorent le sol, mais pour que l’implantation fonctionne, il importe d’avoir réglé les problèmes d’égouttement et de drainage. L’uniformité des semis est également cruciale. « Les quelques cas isolés d’échec que j’ai vus étaient un mauvais ajustement du semoir avec des semis trop profonds ou une mauvaise gestion des mauvaises herbes avec un historique de champ à problèmes. Dans ce cas, on part avec une ou deux prises », signifie l’agronome. 

La technique de semer une dizaine de plantes pérennes, des graminées, des légumineuses et des crucifères combinées avec des annuelles et des semi-annuelles ne se fait pas au hasard ni selon une recette unique. Le mélange doit être adapté aux conditions pédoclimatiques, à la stratégie de récolte, aux méthodes d’alimentations du troupeau, etc. 

Les propriétaires de la Ferme Vachalac se disent satisfaits des rendements et des analyses nutritionnelles de leur système de plantes fourragères misant sur près de 24 variétés. Photo : Gracieuseté de la Ferme Vachalac

Une étude internationale sur les prairies 

LegacyNet est un projet de recherche à grande échelle sur les prairies productives, avec un réseau volontaire et coordonné de 26 sites expérimentaux couvrant des secteurs d’Amérique du Nord, d’Europe, d’Asie et d’Océanie, dont deux sites au Québec. 

Le groupe a mené la même étude sur les 26 sites en combinant deux graminées, deux légumineuses et deux herbes non graminoïdes pour les comparer à une monoculture de graminée recevant une dose plus élevée d’engrais azoté. Le mélange à six plantes a également été comparé à un mélange à deux espèces, à savoir le ray-grass vivace et le trèfle blanc. Au Québec, le mélange de six plantes utilisé était le ray-grass, la fléole, le trèfle violet, le trèfle blanc, la chicorée et le plantain/brome. 

En décembre, les chercheurs ont publié une première série de résultats. Selon les modèles prévisionnels de l’étude, les mélanges multiespèces ont offert un rendement moyen 11,1 % plus élevé que la monoculture de graminée fertilisée avec un apport élevé d’engrais azoté. Les mélanges ont également offert des rendements 18 % plus élevés que l’association d’une graminée et d’une légumineuse. 

L’inclusion d’espèces herbacées dans des mélanges graminées-légumineuses accroît la diversité fonctionnelle, ce qui peut améliorer l’utilisation globale des ressources et le fonctionnement de l’écosystème, dit l’étude.

Une meilleure conception des mélanges de plantes fourragères offrirait donc une plus grande durabilité environnementale et de plus grands rendements. Les auteurs indiquent toutefois que les avantages en matière d’économie d’azote et de rendement associés aux mélanges multiespèces restent largement inexplorés.