La dégradation des sols nuit à la santé financière des producteurs

Le chercheur Jean Caron, du Département des sols et de génie agroalimentaire de l’Université Laval, a publié une étude, en 2026, qui démontre que 93 % de 18 champs de maïs inventoriés dans le sud-ouest du Québec affichent des problèmes de diffusivité relative des gaz. Cela signifie que l’oxygène dans le sol devient insuffisant au fonctionnement optimal des racines et de l’activité des microorganismes bénéfiques, comme les bactéries et les champignons. De plus, près de 40 % des sols étudiés présentent une faible conductivité hydraulique, c’est-à-dire un sol qui se draine mal. Non seulement ces deux facteurs limitent la croissance des cultures, souligne Jean Caron, mais ils réduisent aussi l’efficacité de la fertilisation azotée. Il recommande donc aux producteurs de faire analyser la compaction de leurs sols et d’entamer des démarches de correction. 

« Lorsqu’ils manquent d’air, les microorganismes vont dénitrifier [transformer les nitrates présents dans le sol en gaz qui sont ensuite libérés dans l’atmosphère]. Un champ ennoyé pendant 10 jours fait perdre ainsi 34 kilos d’azote par hectare par année. L’autre facteur : le plant de maïs arrête sa croissance quand il est ennoyé et il ne compétitionne pas les microorganismes [pour l’azote]. À ce moment, les nitrates non utilisés peuvent se faire lessiver résultant en une autre perte potentielle [de fertilisant] », expose le chercheur. Il ajoute que cela peut entraîner des pertes de rendement de plus de 0,4 tonne à l’hectare (t/ha) par jour d’ennoiement. « Quand je dis un champ ennoyé, je ne parle pas de voir l’eau en surface », spécifie-t-il. L’eau qui stagne dans la couche de terre cultivable n’est pas un problème de drains, mais de structure de sol causé par les décisions des producteurs, dit M. Caron. Il donne en exemple la compaction provoquée par le poids trop élevé de la machinerie choisie ou le choix répétitif des cultures de soya et de maïs, qu’il qualifie de « scénario de quasi-monoculture », amenant une perte du taux de matière organique dans le sol. 

Le chercheur, qui est également agronome-conseil depuis 2012, souligne que certains producteurs ont de très bonnes pratiques, des sols en très bonnes conditions et qu’ils enregistrent des hausses de rendement. Toutefois, il soutient que la majorité des champs en culture de maïs affichent plutôt une structure de sol dégradée ou des portions importantes de sol dégradées qui entraînent des pertes financières pour les producteurs. 

Si rien n’est fait, ces zones dégradées s’agrandiront et menaceront à long terme la rentabilité et la durabilité de plus de 75 % des entreprises du sud et du centre du Québec en production de grains, estime-t-il.

Certains disent que la baisse de rendement dans le maïs est associée aux changements climatiques. Oui, les changements climatiques amènent plus d’extrêmes et plus de pluie, mais je regrette, ce n’est pas ça, le principal facteur : c’est la dégradation des sols. Et c’est l’effet négatif de la dégradation des sols qui est accentué par les changements climatiques .

Jean Caron

Perte de rendement invisible

Les données de Statistique Canada indiquent que les rendements moyens de maïs-grain stagnent au Québec et affichent même une légère décroissance depuis 10 ans (voir le graphique). Mais selon Jean Caron, la réalité, c’est que les rendements diminuent plus dangereusement qu’on le pense. Les semenciers améliorent, année après année, la génétique des plantes, ce qui a permis, dit-il, de compenser la perte de rendement que subissent de nombreux producteurs de grains en raison de la dégradation de leur sol. 

Selon les données qu’il tire de différentes sources, dont La Financière agricole du Québec, Jean Caron affirme qu’une majorité de producteurs perdent en moyenne 1 % de rendement par année, et considérant entre autres les coûts des fertilisants, de l’énergie, de la machinerie et de la terre agricole, il estime que ce 1 % de perte annuelle de rendement équivaut à une perte annuelle de 10 % de profit net. « Ça veut dire que si la situation n’est pas améliorée, au bout de 10 ans, on ne fait plus une cenne », insiste-t-il. 

Le producteur réalise de moins en moins de profit net à l’hectare. Certains ont alors le réflexe, dit-il, d’acquérir plus de terre afin d’augmenter leurs revenus et de mieux amortir leurs équipements. Sauf qu’à l’hectare, le profit net ne s’améliore pas « et on est en train de s’enfoncer », est-il d’avis. 

Les rendements de maïs-grain devraient pourtant s’accroître, car l’amélioration génétique permet, dans certains champs, d’atteindre des 14, 16 et même 18 t/ha, affirme Jean Caron. Là où le bât blesse, selon lui, c’est le poids des équipements, qui ne cesse de croître, dépassant les 3,5 tonnes pour chaque roue. « À l’époque, le cheval compactait dans les premiers 25 cm de sol et le labour détruisait ça. Dans les années 1990, on a compacté sous la couche du labour, et on a fait appel au sous-solage. Plus récemment, on voit des remorques à grains [grain cart] extrêmement lourdes et des épandeurs à lisier qui entraînent une dégradation de plus en plus profonde de la structure du sol, jusqu’à un mètre de profondeur. À quoi ressemblera la machine pour décompacter ça et à quel coût? » questionne M. Caron, qui détient un doctorat en physique du sol. 

Même s’il s’agit d’un conseil répété depuis des années, les producteurs doivent diminuer le poids de leur machinerie et optimiser la circulation dans leurs champs, afin de moins compacter l’ensemble des superficies. La faible teneur en matière organique, qui frôle les 3 % en moyenne dans les champs fréquemment cultivés en maïs-soya, affecte aussi le drainage et l’efficacité des fertilisants. Pour accroître la matière organique et améliorer la structure de sol, Jean Caron suggère des rotations incluant des plantes comme la luzerne, ce qu’il appelle le « scénario supplice », sachant que les producteurs de grains n’apprécieront pas cette recommandation.  

Parfois plus rentable de ne pas cultiver

Avec le prix des intrants et les marges de profitabilité serrées, Jean Caron suggère aux producteurs de réfléchir aussi à l’option de ne pas cultiver certaines portions de champ. À un prix hypothétique de 250 $ la tonne et avec un rendement moyen de 9,2 t/ha, cultiver une bonne zone de champ génère 613,57 $/ ha de profits nets, tandis que de cultiver une mauvaise zone de champ crée des pertes financières de 873,88 $/ha, compare-t-il. Le chercheur émet l’hypothèse qu’il serait plus rentable à long terme de ne pas cultiver ces zones et d’y instaurer une jachère, avec du trèfle ou de la luzerne par exemple, pour y restructurer le sol. « Quand je dis ça dans des conférences aux producteurs, c’est comme un choc frontal pour eux! Mais un sol en santé, c’est leur meilleure garantie. »