La ferme de grandes cultures Normand Jodoin, à Varennes, en est à sa cinquième génération depuis l’acquisition du premier lot en 1880. Photo : Page Facebook de la Minoterie 1880
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S'abonner maintenantDans le paysage agricole québécois, le secteur des grandes cultures prend un nouveau tournant, porté par l’audace de la relève. De jeunes entrepreneurs choisissent d’aller au-delà de la production en transformant directement leurs grains à la ferme. Huile de tournesol, farine, pâtes artisanales : des initiatives qui traduisent à la fois une volonté de diversification, un rapprochement avec les consommateurs et l’affirmation d’une vision renouvelée de l’entrepreneuriat agricole.
Cinq générations de blé, une nouvelle vie en pâtes et en farine
Sur les terres de la Ferme Normand Jodoin, à Varennes, l’histoire agricole se compte en générations. Dirigée par Stéphane Jodoin et son frère François, cette exploitation familiale en est à sa cinquième génération depuis l’acquisition du premier lot en 1880. Elle cultive maïs, blé et soya sur quelque 1 100 hectares, en plus d’exploiter un important volet de commerce de grains. C’est dans ce contexte chargé d’histoire que Mélina Jodoin, responsable de la production, a choisi, au sortir de ses études à l’Institut de technologie agroalimentaire de Saint-Hyacinthe, de donner une nouvelle dimension à cette tradition en fondant la Minoterie 1880.
« Je voulais valoriser le blé qu’on produit sans transformer en profondeur la vocation de la ferme. C’était aussi une façon de me créer un rôle qui colle à ma réalité familiale », explique-t-elle.
Le projet a pris forme autour de 2021-2022, avec des équipements importés d’Europe : un moulin sur pierre venu de France et des machines à pâtes d’origine italienne. La production officielle a démarré en février 2022. La minoterie transforme aujourd’hui une vingtaine de tonnes de blé par année – une fraction des 400 à 600 tonnes produites à la ferme, mais une fraction porteuse de sens.
La gamme comprend deux types de farine – tout usage et intégrale – ainsi que sept sortes de pâtes intégrales. La farine est moulue en un seul passage sur pierre, à basse température, préservant ainsi les minéraux, vitamines et arômes du grain. Les pâtes, elles, sont fabriquées avec des moules en bronze et séchées lentement plus de 13 heures. La démarche ne vise pas les grandes surfaces. « On cherche des détaillants capables de transmettre l’histoire derrière le produit », précise Mélina Jodoin. Les farines et pâtes Minoterie 1880 se retrouvent ainsi dans des boulangeries artisanales, des marchés fermiers, de petits commerces et sur la plateforme en ligne Maturin – Comme à la ferme.
Le principal défi a été d’ordre technique au départ : le blé québécois, dont le taux de gluten est plus faible que ses cousins européens, ne se prêtait pas facilement à la fabrication de pâtes ayant une bonne tenue à la cuisson. Des ajustements dans la mouture ont permis de surmonter cet obstacle. Aujourd’hui, Mélina Jodoin voit dans ce projet bien plus qu’une activité complémentaire. « La transformation nous donne un contact direct avec les consommateurs, ce qui est plutôt rare en grandes cultures. Ça donne une forme concrète à ce qu’on produit. »

L’huile de tournesol, une idée née sur les bancs d’école
L’idée de transformer ses grains à la ferme a germé pour Benjamin Boivin lors de ses études à l’Institut de technologie agroalimentaire de Saint-Hyacinthe, où un projet d’huile de tournesol avait servi à financer un voyage étudiant. « Ça m’a montré que le concept pouvait fonctionner », dit-il. De retour à la ferme familiale Rayginil, de Coaticook – une exploitation de grandes cultures spécialisée en maïs, soya et blé –, il a fondé Culti-Boivin pour y développer ses propres projets, dont la commercialisation d’une huile de tournesol artisanale sous la marque Pheolia.

Le chemin n’a pas été sans embûches. Depuis environ cinq ans, Benjamin Boivin cultive des variétés de tournesol destinées à l’huile alimentaire pour en tester l’adaptation aux conditions québécoises. Densité de semis trop élevée, récoltes partiellement perdues, passage du gibier, et même un incendie qui a détruit une première production : les premières saisons ont été marquées par de nombreux revers.
« Chaque essai nous a permis d’ajuster la chaîne de production, jusqu’à atteindre cette année une capacité réelle de transformation », explique-t-il.
Aujourd’hui, Culti-Boivin cultive environ cinq acres de tournesol, avec un rendement moyen d’une tonne à l’acre et une efficacité de transformation de l’ordre de 300 litres d’huile par tonne. La transformation repose sur une presse mécanique à vis sans fin qui extrait l’huile des graines avant une étape de décantation. Un équipement relativement simple, selon l’agriculteur, quoique surtout conçu en Europe, ce qui peut compliquer l’accès aux pièces. « Dans mon cas, j’ai pu m’approvisionner auprès d’un détaillant québécois, ce qui a simplifié les choses », souligne-t-il.
La stratégie de vente table sur la proximité : vente en ligne avec livraison locale et distribution dans des points de vente régionaux. « Les coûts de transport sont un obstacle majeur pour vendre une huile artisanale à grande échelle. Notre marché, c’est d’abord le local et le régional », résume Benjamin Boivin. À plus long terme, il envisage des huiles aromatisées et d’autres produits alimentaires à froid, comme des mayonnaises.

Un mouvement ancré dans l’esprit entrepreneurial de la relève
Ces deux parcours illustrent une tendance que Sylvain Morel, vice-président Agriculture, Agroalimentaire et Foresterie au Mouvement Desjardins, observe de plus en plus dans le milieu agricole. Au fil des années, note-t-il, la relève agricole développe de plus en plus son esprit entrepreneurial et un désir marqué de mieux faire connaître son métier auprès de la population. « La transformation à la ferme constitue une avenue concrète pour répondre à ces deux objectifs. En s’appuyant sur leurs actifs existants, certains entrepreneurs réinventent une partie de leur entreprise afin de créer de la valeur ajoutée », explique-t-il.

Il nuance toutefois l’idée d’une rupture générationnelle. « Nous n’observons pas de tendance générationnelle marquée à cet égard », précise-t-il. Ce qui évolue davantage, c’est la capacité des entreprises à libérer du temps grâce à la maîtrise des opérations et à l’essor de la science des données, incluant l’intelligence artificielle. « Cette optimisation favorise une prise de décision plus stratégique et le développement de nouveaux volets au sein des entreprises », ajoute-t-il.
Sur le plan financier, Sylvain Morel insiste sur l’importance d’une approche progressive. « Les projets à succès sont déployés selon une méthode des petits pas. Cette démarche permet d’ajuster rapidement les orientations, de limiter les risques financiers et opérationnels, tout en maintenant l’agilité nécessaire pour favoriser la créativité et l’innovation. » Il rappelle également que la réussite repose sur une bonne connaissance de soi : « Les entrepreneurs et les membres de la relève qui ont une bonne connaissance de leurs forces et de leurs faiblesses présentent généralement un taux de réussite élevé. »
Pour Mélina Jodoin comme pour Benjamin Boivin, la transformation à la ferme n’est pas une révolution, mais une évolution : un prolongement naturel de ce que leurs familles font depuis des générations, enrichi par leurs formations, leur créativité et leur désir de tisser un lien plus direct avec ceux qui mettront leurs produits dans leur assiette.