Forêts 24 octobre 2025

Les corridors forestiers : connecter la nature,un morceau à la fois

Avec les changements climatiques, le maintien des corridors écologiques est un enjeu qui, plus que jamais, rallie un nombre grandissant d’acteurs de tous les horizons. Et dans l’atteinte de cet objectif, les propriétaires forestiers ont également un rôle à jouer, estime l’organisme Conservation de la nature Canada (CNC). Tour d’horizon.  

« C’est un peu comme un casse-tête grandeur nature », illustre d’entrée de jeu Marie-Andrée Tougas-Tellier, chargée de projets chez CNC et responsable de l’Initiative québécoise Corridors écologiques (IQCÉ). 

« Entre les aires protégées et les massifs forestiers, il y a des terres publiques, des terres privées, des milieux agricoles et forestiers, explique-t-elle. Chaque personne qui agit en aménagement du territoire a un morceau du casse-tête entre les mains. La connectivité peut être préservée avec la contribution de chacun. »

La connectivité écologique est la capacité pour les espèces fauniques et floristiques de se déplacer et de se disperser sur le territoire. Photo : Gracieuseté de CNC
La connectivité écologique est la capacité pour les espèces fauniques et floristiques de se déplacer et de se disperser sur le territoire. Photo : Gracieuseté de CNC

Selon Mme Tougas-Tellier, la connectivité écologique est la capacité pour les espèces fauniques et floristiques de se déplacer et de se disperser sur le territoire. 

« Elle est essentielle pour le bien-être de la nature, fait-elle valoir. Plus un milieu naturel est connecté aux autres, plus il est résilient. C’est, par exemple, plus facile pour ce milieu de se remettre s’il y a une catastrophe naturelle, une sécheresse ou une épidémie. »

Cynthia Patry
Cynthia Patry

Mais la connectivité écologique est mise à mal dans le sud de la province. Le territoire a été fragmenté, au cours des dernières décennies, sous la pression de l’urbanisation. Ce qui peut expliquer la disparition d’espèces à certains endroits, souligne pour sa part Cynthia Patry, chargée de projets senior chez CNC et responsable du comité forêts.  

« Il y avait probablement des lynx en Montérégie, avant, cite-t-elle en exemple. Mais, maintenant, c’est tellement fragmenté que le cycle vital de cette espèce est bouleversé. Elle a, entre autres, besoin de se déplacer beaucoup, ce qui explique qu’elle ait délaissé ce territoire. Et c’est ce qu’on cherche à éviter, que des espèces disparaissent. »

La situation est d’autant plus préoccupante que les changements climatiques accélèrent la dégradation ou la perte de territoire, fait valoir Mme Patry. Résultat : les espèces fauniques et floristiques migrent vers le nord pour s’adapter aux nouvelles conditions. 

Dans ce contexte, le sud du Québec représente une zone « critique » de connectivité, selon Marie-Andrée Tougas-Tellier.

Ce sont des terres privées, divisées en plein de propriétaires et de petits lots. Les propriétaires forestiers détiennent un bon morceau du casse-tête.

Cynthia Patry
Le plan d’aménagement forestier boni­fié, qui inclut des informations sur les milieux humides, les écosystèmes fores­tiers exceptionnels et les espèces en situa­tion précaire, est un exemple d’outils développés pour favoriser la connectivité. Photo : Gracieuseté de Vincent Miville/FPFQ
Le plan d’aménagement forestier boni­fié, qui inclut des informations sur les milieux humides, les écosystèmes fores­tiers exceptionnels et les espèces en situa­tion précaire, est un exemple d’outils développés pour favoriser la connectivité. Photo : Gracieuseté de Vincent Miville/FPFQ

Collaboration et outils

Le secteur forestier n’est toutefois pas le seul à participer à ce grand effort de préservation des corridors écologiques. Les milieux municipaux et agricoles mettent également l’épaule à la roue dans le cadre de l’Initiative québécoise Corridors écologiques, souligne Mme Tougas-Tellier.  

Marc-André Rhéaume
Marc-André Rhéaume

Au cours des dernières années, CNC, à l’origine de l’IQCÉ, a ainsi veillé à établir des partenariats et à discuter avec une flopée de collaborateurs pour développer les outils appropriés et les bonnes pratiques. La Fédération des producteurs forestiers du Québec est un de ces partenaires de la première heure, confirme son directeur général adjoint, Marc-André Rhéaume. 

Les Producteurs et productrices acéricoles du Québec se sont également joints à l’IQCÉ récemment. 

Le plan d’aménagement forestier bonifié, qui inclut des informations sur les milieux humides, les écosystèmes forestiers exceptionnels et les espèces en situation précaire, est un exemple d’outils développés pour favoriser la connectivité, tout en poursuivant les activités d’aménagement durable, souligne Cynthia Patry. 

« Ces informations permettent au propriétaire forestier de savoir comment aménager – de façon volontaire et non réglementaire – son boisé pour qu’il soit plus en lien avec la biodiversité et la connectivité », explique-t-elle.

Détail : le gouvernement du Québec a ajouté 3 M$ en 2025 au financement fédéral versé à des agences régionales de mise en valeur des forêts privées afin de réaliser un plus grand nombre de plans d’aménagement forestiers bonifiés.

Le maintien des corridors écologiques est un enjeu qui, plus que jamais, rallie un nombre grandissant d’acteurs de tous les horizons. Photo : Gracieuseté de Charles-Philippe Tremblay-Bégin/FPFQ
Le maintien des corridors écologiques est un enjeu qui, plus que jamais, rallie un nombre grandissant d’acteurs de tous les horizons. Photo : Gracieuseté de Charles-Philippe Tremblay-Bégin/FPFQ

Autre outil mis de l’avant : la servitude de conservation forestière. Celle-ci permet, dans le cadre d’une entente légale et volontaire entre un propriétaire et un organisme de conservation, d’assurer le maintien du couvert forestier à perpétuité, tout en y pratiquant des activités de récolte de bois. 

Nouvelles obligations

La connectivité écologique s’imposera par ailleurs, d’ici 2027, dans le processus de révision des schémas d’aménagement des MRC québécoises. Le maintien de cette connectivité, voire son rétablissement, devra être favorisé, en vertu des nouvelles « Orientations gouvernementales en aménagement du territoire », déposées en décembre 2024. 

« Ça va au-delà du simple établissement de corridors écologiques, souligne le président de l’Association des aménagistes régionaux du Québec (AARQ) et urbaniste à la MRC de l’Assomption, Martin Lapointe. Les attentes ministérielles permettent d’avoir un regard croisé sur l’aménagement du territoire. » 

Martin Lapointe
Martin Lapointe

Et cela est vu d’un bon œil par les membres de l’AARQ. Mais le travail n’est pas le même pour toutes les MRC, souligne M. Lapointe. « Nous, à la MRC de l’Assomption, par exemple, en étant en deçà de 30 % de couvert forestier, on doit travailler à rétablir la connectivité, tandis que d’autres doivent la maintenir », dit-il. 

Dans ce vaste exercice, Martin Lapointe croit qu’il importe que la discussion soit ouverte avec les propriétaires forestiers et agricoles, qu’ils soient consultés et appuyés. Des projets de restauration écologique pourraient profiter, au besoin, d’une aide municipale ou gouvernementale, avance-t-il.  

« On ne peut pas mettre ça sur les seules épaules des propriétaires visés par des projets de corridors », estime-t-il.  

Mesures fiscales

Marie-Andrée Tougas-Tellier
Marie-Andrée Tougas-Tellier

« Les corridors écologiques vont devenir plus concrets parce qu’ils vont influencer le développement territorial du monde municipal », dit pour sa part le DG adjoint de la Fédération des producteurs forestiers du Québec (FPFQ), Marc-André Rhéaume. 

Selon lui, pour inciter les producteurs forestiers à bien gérer leur terre à bois, les municipalités pourraient utiliser davantage l’outil fiscal qui leur permet de réduire le taux de taxation de la catégorie des immeubles forestiers. 

Une étude réalisée par la FPFQ a d’ailleurs démontré que cette mesure a peu d’incidence sur le budget des municipalités. Or, seule une quarantaine d’entre elles l’appliquent au Québec, dit le DG adjoint.

« C’est un outil intéressant qui encourage les producteurs à aller chercher des conseils professionnels pour la bonne gestion de leur boisé », relève M. Rhéaume.   

Selon lui, les plans d’aménagements forestiers bonifiés permettent de concrétiser davantage la notion de corridor et de connectivité écologiques. 

À ce jour, l’Initiative québécoise Corridors écologiques est déployée dans 11 régions administratives situées au sud de la province. Dix organismes de conservation agissent comme « maîtres d’œuvre ». La cartographie des régions est en voie d’être complétée, souligne Marie-Andrée Tougas-Tellier. 

Connectivité à grande échelle

À cheval sur deux régions, la vaste zone de 2 431 km2 qui s’étire entre le parc national de Plaisance, en Outaouais, et le parc national du Mont-Tremblant, dans les Laurentides, fait l’objet d’un important projet de connectivité écologique depuis quelques années.

Veiller à ce que les deux parcs ne deviennent pas, au fil du temps, des îlots de verdure déconnectés est l’objectif des « maîtres d’œuvre du projet », les organismes Éco-Corridors Laurentiens et CREDDO.

« Avec un projet comme celui-là, on s’assure de maintenir des liens naturels entre les aires protégées et d’autres grands milieux naturels », explique Marie-Andrée Tougas-Tellier, chargée de projets et responsable de l’Initiative québécoise Corridors écologiques.

Selon elle, le territoire a été cartographié et des relevés ont été réalisés au cours des dernières années. La planification concertée (enjeux, actions à mettre en place, etc.) des acteurs rassemblés autour du projet devrait être déposée à l’automne.

« C’est une zone importante pour la préservation de plusieurs espèces, dont les grands mammifères, comme le loup, l’orignal et l’ours, dit Mme Tougas-Tellier. Mais les bénéfices de conserver la connectivité dans une zone comme celle-là vont au-delà des grands mammifères. »

Que ce soit à très petite ou à plus grande échelle, tous les projets de connectivité ont leur importance, conclut-elle.