Chèvres 10 avril 2026

Les producteurs de lait de chèvre à la croisée des chemins

NOTRE-DAME-DU-BON-CONSEIL – Un choix décisif s’imposera aux éleveurs laitiers caprins dans les prochains mois : poursuivre ou non la mise en marché commune du lait de chèvre dans la province. 

« Avec les ressources financières et humaines limitées de l’organisation, et la lourdeur administrative de la structure actuelle, nous sommes en droit de nous demander si le plan conjoint sert toujours bien les intérêts de ses producteurs », a déclaré la présidente sortante des Producteurs de lait de chèvre du Québec (PLCQ), Sylvie Girard, en assemblée générale annuelle, le 8 avril.

En effet, la production a connu de nombreux soubresauts dans la dernière décennie. Des problèmes de prix, d’approvisionnement et de qualité du lait ont généré de l’instabilité entre les différents maillons de la filière, ce qui a occasionné le retrait d’acheteurs, la fermeture d’une usine ainsi que le départ d’environ la moitié des éleveurs de la production depuis 2018. En raison de la diminution des revenus et d’importantes dettes envers l’Union des producteurs agricoles (UPA) notamment, les PLCQ, l’organisation mandatée pour gérer la mise en marché de la production, se retrouve fragilisée. 

De plus, la convention 2022-2025 négociée à la fin de 2022 n’est toujours pas homologuée par la Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec, car l’obtention d’un prix historique pour les éleveurs était conditionnelle à l’obtention de garanties d’approvisionnement et à l’adoption d’un projet de règlement censé structurer l’offre de volumes des producteurs pour les acheteurs. Or, ce règlement n’a pas été élaboré par les éleveurs à ce jour, notamment par manque de ressources.

Par ailleurs, l’année dernière, la répartition des volumes visant à centraliser la vente de lait de chèvre dans la province a été délaissée après quatre ans de travail. Les éleveurs ont été contraints de revenir à l’ancienne méthode, soit de conclure leurs ententes d’approvisionnement de gré à gré avec les acheteurs. 

« On a un plan conjoint, mais sans les avantages d’un plan conjoint », a fait remarquer Olivia Cinter. L’éleveuse a rappelé que l’une des raisons pour lesquelles elle avait voté en faveur de l’adoption d’un plan conjoint, en 2001, était pour uniformiser le prix, ce qui n’est pas le cas en ce moment. « Nos besoins, c’est de sécuriser le prix et d’avoir un prix équitable, et uniforme si possible, et aussi d’avoir un volume global au Québec, un genre de quota, parce que sinon, les gens sont éjectés de la production parce qu’ils n’ont plus d’acheteurs. En plus, on devait avoir des contrats individuels, mais plusieurs acheteurs n’en ont pas fait [cette année], dit-elle. Ça veut dire qu’on livre du lait présentement sans garantie. Du jour au lendemain, celui qui prend notre lait pourrait dire qu’il ne le prend plus. »

De voiture à vélo

Les éleveurs sont confrontés à deux choix, soit de renforcer leur outil de mise en marché collective, ou bien de l’abolir pour le remplacer par une chambre de coordination et de développement. Cette dernière leur permettrait de se regrouper pour financer de la recherche, de la promotion ou pour encadrer les pratiques de qualité du lait. La mise en marché du lait et la fixation des prix seraient toutefois orchestrées de gré à gré avec les acheteurs. « C’est souvent vu comme une étape à mi-chemin entre le plan conjoint et le libre marché, qui est à peu près équivalent au Far West », a mentionné le 2e vice-président de l’UPA, Julien Pagé, en précisant avoir proposé au conseil d’administration des PLCQ d’étudier l’option de se doter d’une chambre de coordination. « Ça fait un peu drôle, des fois, parce que c’est comme si on rétrograde. On avait comme une voiture et on va tomber en vélo, a-t-il comparé. Vous comprenez que vous n’avez pas le même véhicule, vous n’avez pas les mêmes options, les mêmes services que la voiture donnait. C’est ça qu’il faut [évaluer], et voir ce qui serait le meilleur véhicule pour vos besoins. »

« Ça fait 31 ans qu’on est en production; on en a vu des crises, beaucoup de crises, a indiqué l’éleveuse Ginette Morneau. Et aller vers une chambre de coordination, on reculerait de 30 ans. C’était le Far West pour s’asseoir avec un acheteur, et qu’un acheteur nous laisse sans préavis, ça nous est arrivé. » 

Aucun échéancier n’a été fixé, mais devant la « crise existentielle » qui secoue la production, Julien Pagé a insisté sur l’importance de se mettre au travail rapidement pour choisir une voie.