Bovins 5 mai 2025

Une période difficile pour les éleveurs de veaux de grain

Au moment où des éleveurs de veaux de grain achètent, à des prix jamais vus sur le marché, des veaux laitiers à engraisser, on leur intime de rembourser à La Financière agricole du Québec les sommes versées en trop en 2024 par le Programme d’assurance stabilisation des revenus agricoles (ASRA). 

À La Présentation, en Montérégie, Bruno Beauregard retarde de deux semaines l’achat de 275 veaux en espérant voir les prix redescendre à l’encan. Le producteur indépendant a inauguré deux étables neuves en juillet 2024 (projet de 3 M$) pour ajouter la production de veaux de grain à celles de grandes cultures, de porcs et de volailles. « La roue commençait à partir, puis là, paf! Le prix des veaux a monté […] de 8-10 $ à 14-15-16 $ la livre vivants. Ça n’a pas d’allure, puis en plus, il faut rembourser l’ASRA, alors c’est encore pire », dit celui qui commercialise 1 000 veaux par année. 

Lors du démarrage du projet, il y a trois ans, les veaux se vendaient entre 100 et 150 $. Le producteur avait évalué que le projet resterait rentable si le prix atteignait 400 $. Or, ils atteignent 1 500 $ à l’heure actuelle. « Si tu rentres des veaux et tu es sûr de manger de l’argent en partant, ça ne marche pas », déplore M. Beauregard. 

La hausse du prix des veaux conjuguée au remboursement de l’ASRA a poussé le producteur de veaux de grain indépendant Bruno Beauregard à retarder ses approvisionnements de deux semaines. Photos : Martin Ménard/TCN

Liquidité réinvestie

Rappelons que le programme administré par La Financière agricole du Québec verse des compensations aux éleveurs lorsque les revenus ne permettent pas de couvrir leurs coûts de production. Pour l’année 2024, les deux paiements anticipés versés aux éleveurs, en juillet et en décembre, ont fourni de la liquidité aux entreprises à ce moment-là, explique Louis-Joseph Beaudoin, l’ancien président du comité de mise en marché du veau de grain aux Producteurs de bovins du Québec, mais l’argent a été dépensé pour acheter des veaux laitiers à engraisser aux grains. Après avoir réexaminé, comme à l’accoutumée, les montants versés à la lumière des chiffres réels de revenus et dépenses des éleveurs, la Financière a exigé un remboursement de 42,35 $ par tête, en avril. 

Pour la ferme moyenne, cela équivaut à près de 50 000 $, estime M. Beaudoin. En commercialisant 5 000 têtes par année, ce dernier devra envoyer un chèque de plus de 200 000 $ à la Financière, dont les fonds proviendront d’une marge de crédit. « En plus, en ce moment, les petits veaux sont à un prix exorbitant. [Alors] c’est dur sur les liquidités, d’acheter des veaux pour continuer d’avoir des veaux [de grains] à vendre pour l’automne. Puis là, il faut que tu rembourses ton trop-perçu de l’ASRA. Mettons que c’est plus dur », dit-il. Au moment de l’entrevue, le 23 avril, le producteur venait d’acheter des veaux laitiers à 15 $ la livre vivants, alors que le prix moyen durant cette même semaine, en 2023, était d’environ 10 $/lb et de 4,65 $/lb en 2022.  

Le remboursement de 42,35 $ par tête équivaudrait à près de 50 000 $ pour une ferme moyenne.

Plus hauts prix jamais enregistrés

Bien que les prix soient toujours un peu plus élevés à cette période de l’année, en raison d’une forte demande, le directeur de l’encan de Saint-Hyacinthe, Mario Maciocia, n’en a jamais vu d’aussi élevés en 33 ans de carrière. Les veaux laitiers (engraissés pour donner du veau de grain ou du veau de lait) se vendent à 1 500 $, alors que les veaux croisés laitiers et de boucherie (engraissés pour donner de la viande de bœuf) atteignent 2 300 $. « C’est très difficile pour les éleveurs de venir payer 1 500-1 600 $ quand on a à peine 1 900 $ pour un veau de grain fini », soutient-il.

M. Maciocia explique le phénomène par deux facteurs : d’une part, la demande croissante pour le bœuf en Amérique du Nord, puis par le nombre grandissant de producteurs de lait qui, souhaitant profiter des bons prix, produisent de plus en plus de veaux croisés. Conséquemment, la rareté des veaux laitiers occasionne une hausse des prix qui incite les éleveurs de veaux de grain à réduire leurs approvisionnements. Dans quelques mois, cela pourrait occasionner de la rareté au moment des abattages de l’automne (alors qu’ils obtiennent habituellement de meilleurs prix pour leur produit fini à cette période), ce qui contribuerait à faire croître de plus belle le prix de la viande.