Bovins 4 février 2025

Le pari d’indépendance d’un éleveur de veaux de lait

SAINT-MAJORIQUE-DE-GRANTHAM – Au tournant des années 2000, le Québec comptait 22 producteurs de veaux de lait indépendants. Aujourd’hui, ils sont moins d’une dizaine à exploiter leur ferme comme ils l’entendent. Parmi eux, Michel Rodier a fait le pari, il y a huit ans, de tourner le dos à l’intégration. Alors que la ferme soufflera ses 25 bougies cette année, il ne reviendrait en arrière pour rien au monde.

Michel Rodier

Dans la boutique de la ferme, alors que sa conjointe, Kim Bibeau, s’affaire à cuisiner des mets destinés à la vente, Michel Rodier explique avoir profité de la faillite de son intégrateur, Écolait, en 2017, pour partir à son compte. Cela coïncide avec une période où l’entreprise avait suspendu temporairement la production de veaux de lait afin de conformer son bâtiment d’élevage aux normes de bien-être animal.

La Terre n’a pu avoir accès aux veaux arrivés à la ferme la veille du reportage, en raison de la période de quarantaine, mais a pu photographier les occupants d’une salle d’élevage arrivés depuis un mois.

Le passage d’Écolait dans le giron de Délimax a incité le producteur et sa famille à prendre un pas de recul pour réfléchir à l’avenir. « On a pris un break, et quand on est repartis, on est partis indépendants avec Pro-Lacto », dit-il. 

Les Aliments Pro-Lacto regroupent à ce jour huit producteurs actifs, soit 90 % des producteurs indépendants de la province. L’entreprise, formée en 2004 en réaction au mouvement de consolidation qui s’opérait dans l’industrie par Écolait – venant à l’époque d’être racheté par l’Ontarienne Grober Nutrition – et Délimax, possède aujourd’hui une usine de production de poudre de lait de remplacement à Villeroy, dans le Centre-du-Québec. Elle orchestre également l’approvisionnement des éleveurs indépendants, soit l’achat des veaux naissants à l’encan, le transport, ainsi que la vente des animaux à l’abattoir en fin de cycle.

Michel Rodier et sa conjointe, Kim Bibeau, écoulent près de 17 % de leur viande de veaux de lait à leur boutique à la ferme et à leur boucherie du Marché public de Drummondville. 

Le président des Aliments Pro-Lacto, Donald Baril, explique que si, à la fondation de l’entreprise, les 22 producteurs s’étaient rapidement rangés derrière une vision commune, il y aurait davantage d’éleveurs indépendants en activité en 2025. Au fil du temps, certains sont retournés avec un intégrateur; d’autres, moins performants, ont mis la clé sous la porte. Et il y en a, comme Michel Rodier, qui se sont ajoutés au groupe.

En ouvrant la porte d’une salle du bâtiment d’élevage contenant 120 veaux, Michel Rodier mentionne que l’idée de gérer sa production du début à la fin tout en étant soutenu par un réseau qui s’apparente à celui d’une coop était séduisante. « On était rendus assez performants pour être capables d’être à notre compte », dit-il, en ajoutant que posséder des terres a contribué à convaincre son banquier.

Les deux premières années ont toutefois nécessité des ajustements afin de maîtriser l’élevage dans la nouvelle étable. Puis, un an plus tard, la pandémie a frappé.

Ç’a été vraiment dur, les prix n’étaient pas chers et il a fallu passer au travers.

Michel Rodier

Sa conjointe a toutefois quitté son emploi de gestionnaire de services alimentaires pour se consacrer à l’ouverture d’une boutique à la ferme, inaugurée en 2022. 

En décembre 2024, le couple a ajouté une corde à son arc en faisant l’acquisition d’une boucherie au Marché public de Drummondville. « Ça boucle la roue », souligne M. Rodier devant les deux congélateurs de la boutique. « Parce que nous, on fait notre grain, on a nos veaux, on a les produits, et il nous manquait cette partie-là. Pour faire des suivis aussi, c’est bon. Tu as le son de cloche [de la clientèle] parce que c’est toi qui le vends et les gens aiment ça quand ils parlent directement avec les producteurs. » 

Quatre-vingts des 480 veaux de lait élevés annuellement à la ferme approvisionnent la boutique et la boucherie.

Le reste de sa production, tout comme la majorité des 8 100 autres veaux de lait commercialisés annuellement par Pro-Lacto, est exporté aux États-Unis.


La solution américaine

En 2025, Les Aliments Pro-Lacto, qui commercialisent les 8 500 veaux de lait de 90 % des producteurs indépendants du Québec, redirigeront la majorité des animaux habituellement destinés au Québec et à l’Ontario vers un abattoir américain. 

Le président de l’entreprise, Donald Baril, explique qu’au cours des six derniers mois, les éleveurs ont rentré des veaux dans leurs étables sans avoir la certitude que les abattoirs canadiens allaient les acheter.

La solution américaine s’est présentée en décembre dernier, lorsqu’un abattoir du sud de la frontière a accepté de réduire sa marge de profit pour offrir un prix intéressant aux éleveurs indépendants. « Ils nous ont dit : ‘‘Dites-nous combien ça coûte, mais on veut un veau blanc comme vous êtes capables de faire’’, souligne-t-il. Présentement, on a une entente où c’est donnant-donnant. On se garde une marge de manœuvre pour rester opérationnels, fonctionnels et en vie, et de leur côté, ils se disent qu’ils vont faire moins d’argent, mais qu’ils vont garder leur marché pour les années à venir. »

M. Baril mentionne que la situation financière des éleveurs indépendants a été difficile, ces dernières années, en raison de la hausse du prix des veaux naissants à l’encan.

Dans les trois ou quatre dernières années, sur notre coût de production, le seul facteur qui influence le prix de vente à la fin, c’est l’achat du petit veau. Tout le reste est resté sensiblement dans les mêmes coûts.

Donald Baril, président de l’entreprise Les Aliments Pro-Lacto

Or, arguant qu’ils ne pouvaient absorber cette hausse de prix, les abattoirs québécois et ontariens ont réclamé une réduction aux éleveurs. Pour « rester en vie » et répondre à ces exigences de réduction du prix, les éleveurs ont réduit la qualité de la viande [en modifiant l’alimentation des animaux]. 

Au moment d’écrire ces lignes, le 30 janvier, la menace de tarifs douaniers du président américain Donald Trump planait toujours. Cela
mettra-t-il à mal la mise en marché des producteurs indépendants? « C’est inquiétant, mentionne le président, mais on croise les doigts pour que l’avenir soit encore beau . »