Les Viandes Lafrance ont vu le nombre de bovins abattus chuter de plus de 35 % entre 2019 et 2025. Photo : Patricia Blackburn/Archives TCN
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S'abonner maintenantLors d’une réunion du Comité permanent de l’agriculture et de l’agroalimentaire à Ottawa, le 3 février, les représentants de trois abattoirs indépendants de bovins sous inspection fédérale ont exhorté le gouvernement à mettre en place une série de mesures visant à équilibrer les conditions de marché entre les plus grands transformateurs et les plus petits joueurs.
Au Canada, 85 % de la transformation bovine canadienne est contrôlée par deux multinationales étrangères, soit la Brésilienne JBS et l’Américaine Cargill. Un peu moins d’une dizaine d’abattoirs indépendants sous inspection fédérale se divisent les autres 15 %.

La rareté du bétail américain rend de plus en plus rentable l’exportation d’animaux canadiens vers les États-Unis. Une fois transformée, la viande bovine est par la suite réimportée au Canada à moindre coût, indique la présidente-directrice générale des Viandes Lafrance, Indira Moudi, dans un mémoire dont La Terre a obtenu copie. Conséquemment, l’usine de Shawinigan qu’elle dirige a vu le nombre de bovins abattus chuter de plus de 35 % entre 2019 et 2025, soit l’équivalent de deux journées d’abattage par semaine. « Si cette dynamique persiste, plusieurs abattoirs régionaux pourraient fermer définitivement d’ici cinq ans, affaiblissant gravement la capacité d’abattage au Canada et l’assise économique des fermes familiales », lit-on dans le document. Les Viandes Lafrance sont approvisionnées par 40 fermes bovines du Québec.
Alors que le Canada souhaite réaffirmer sa souveraineté en contexte de guerre commerciale avec les États-Unis, avoir « un petit nombre d’entreprises étrangères qui contrôleront l’approvisionnement en alimentation du pays » ne serait « pas acceptable », a souligné le président-directeur général du transformateur manitobain True North Foods, Calvin Vaags.
Le prix de référence
Depuis 1999, aux États-Unis, les transformateurs sous inspection fédérale qui abattent plus de 125 000 bovins par année en moyenne ont l’obligation de déclarer au secrétaire de l’Agriculture, deux fois par jour, les prix auxquels ils achètent le bétail et vendent la viande, notamment. Ce système, aussi en place dans les secteurs ovin et porcin, a été créé afin d’offrir des niveaux comparables d’information à tous les acteurs de leur chaîne d’approvisionnement.
Il n’existe pas d’équivalent canadien. L’industrie se base sur ces prix américains pour négocier, a rappelé M. Vaags. « On [regarde] la fiche de l’USDA, on regarde le taux de change et puis, on va sur le marché pour négocier », a-t-il expliqué.
Ces prix de référence ne reflètent toutefois pas les réalités économiques des abattoirs indépendants canadiens, a fait valoir Thomas Beretta, le directeur général du transformateur ontarien Beretta Farms, premier fournisseur de viande de bœuf biologique au Canada.
Invités par les parlementaires à se prononcer sur la pertinence de mettre en place un système canadien de déclaration obligatoire des prix dans les chaînes d’approvisionnement du bœuf et du porc, les trois témoins se sont unanimement prononcés en faveur. « Une publication officielle canadienne de prix, fondée sur des transactions réelles, contribuerait à une transparence mieux alignée sur la réalité de la transformation canadienne », a soutenu Indira Moudi.
Le système pourrait être implanté rapidement, croit Calvin Vaags, puisque les usines déclarent déjà certaines données. Il faudra déterminer quelle entité tierce les collectera.
Ce qui s’annoncera difficile sera d’obtenir l’aval des grands transformateurs et des grands détaillants. « C’est compréhensible. Nous avons deux gros transformateurs au Canada. La majeure partie de la fixation des prix et des données est dictée par leur production et leurs résultats. Nous devrons donc obtenir l’adhésion totale des grandes entreprises pour que cela puisse fonctionner de manière durable », a dit M. Beretta. Une attention particulière devra également être portée sur le respect de la confidentialité des données publiées, comme c’est le cas aux États-Unis, en ne permettant pas d’identifier les entreprises participantes.
Agri-stabilité pour abattoirs
D’autres mesures de soutien devront toutefois être mises en place, croient les intervenants. En concertation avec les neuf abattoirs fédéraux indépendants de bovins, le Conseil des viandes du Canada (CVC) a présenté au gouvernement une proposition de programme de soutien qui s’apparente à Agri-Stabilité. « Un programme qui prend les marges de références historiques et soutient certaines de ces usines lorsqu’elles tombent dans le rouge, afin qu’on puisse les garder au sein de l’industrie », a affirmé M. Vaags, qui siège au conseil d’administration du CVC.
Mme Moudi a mentionné avoir été approchée par une grande bannière, il y a trois mois, pour approvisionner 200 magasins en bœuf du Québec. « Sur le plan technique, nous répondions à toutes les exigences : inspection fédérale, qualité, traçabilité, capacité. Pourtant, nous n’avons pas pu déposer une offre », a-t-elle raconté. D’une part, les prix qu’elle aurait pu offrir étaient plus élevés que ceux de la viande réimportée au pays, à moindre coût. D’autre part, dans une période où le prix du bétail est historiquement élevé, répondre à de tels volumes aurait nécessité un important fonds de roulement afin de sécuriser les approvisionnements en payant les éleveurs immédiatement. Selon elle, un tel programme de soutien permettrait à son usine de traverser cette crise.
Le directeur général de la Direction du développement et de l’analyse du secteur chez Agriculture et Agroalimentaire Canada, Donald Boucher, a mentionné que le gouvernement étudiait la demande de programme de soutien. « Pour nous, il est certain qu’une industrie dynamique se compose d’acteurs de tailles diverses : des grands abattoirs jusqu’aux petits et moyens transformateurs capables de viser des marchés de niche et de desservir les productions locales et régionales. Quant à la meilleure façon de procéder, nous explorons différentes options; nous sommes en communication avec Financement agricole Canada afin d’examiner leurs programmes et de voir comment ils pourraient nous aider à garantir le maintien de cette diversité de l’offre pour le bœuf produit au Canada », a indiqué ce dernier.