Ma famille agricole 31 octobre 2025

L’île, la ferme et la force de tenir bon

L’ISLE-AUX-GRUES — Sur une île battue par le vent et rythmée par les marées, Frédéric Poulin élève ses bêtes, porté par sa communauté, tout en poursuivant une idée simple : rester debout. Pas un héros, juste un homme enraciné, qui travaille, qui aime, et qui incarne ce que signifie encore aujourd’hui « cultiver la vie ».

En 2004, avec sa conjointe Karina Lemieux, Frédéric Poulin a fondé la Ferme Lilogru, à L’Isle-aux-Grues, une terre isolée et exigeante au large de Montmagny, qui ne compte aujourd’hui plus que trois fermes et une fromagerie. Il a commencé dans une vieille grange en bois, en location, avec seulement six vaches qui lui fournissaient chaque jour une vingtaine de kilos de quota. « Il faut du temps, de l’instinct, et une communauté qui croit encore en l’entraide », dit-il.
À l’époque, les producteurs de l’île ­cherchaient désespérément une relève. Frédéric n’était pas le premier qu’on avait approché, mais il a été le premier à dire oui. Sa femme, dont la mère était native de l’île, a facilité l’ancrage. Ensemble, ils ont monté lentement leur exploitation. « Au début, pour gratter une vache, il me fallait acheter un manche, une gratte, une boîte de vis… et souvent emprunter le tournevis », lance l’agriculteur. Chaque geste comptait, chaque clou vissé devenait un pas vers l’autonomie.

L’agriculture, ça doit te couler dans les veines. Ce n’est pas toi qui choisis la ferme, c’est la ferme qui te choisit. 

Frédéric Poulin

Le cancer frappe

Le destin a frappé durement en 2019, lorsque Karina a perdu son combat contre un cancer des ovaires. Frédéric s’est retrouvé seul avec leurs deux enfants. « On avait fait un deal, dit-il. Il fallait qu’il n’y ait qu’une seule victime du cancer. Pas trois. » L’acharnement et la résilience sont alors devenus une forme de survie. Il a tenu bon, soutenu par la communauté et par Chantal Carrier, sa nouvelle compagne, qui l’a aidé à maintenir une certaine stabilité familiale.

Aujourd’hui, son troupeau a atteint 160 bêtes, dont une centaine en lactation. En 2018, il a acheté la ferme voisine. Pour améliorer la rentabilité de l’entreprise, il a rapatrié les vaches laitières dans un seul bâtiment. Il cultive du foin et des céréales pour l’ensilage, sur 200 hectares.

Quelques races, dont la Holstein et la Suisse brune, composent le troupeau de la Ferme Lilogru.
Quelques races, dont la Holstein et la Suisse brune, composent le troupeau de la Ferme Lilogru.

La production laitière est presque exclusivement destinée à alimenter la célèbre fromagerie de l’île, un pilier local auquel Frédéric a contribué activement en tant que président avant la fusion avec Agrilait. 

À 52 ans, Frédéric continue à faire croître son entreprise — non pas en pensant à la relève, mais parce qu’il a encore envie de bâtir, d’innover, de servir sa communauté. « Mon rêve de p’tit cul, c’était quarante vaches », raconte ce fils d’agriculteur de Sainte-Claire, dans Bellechasse. Bien qu’il en ait bien plus maintenant, il ne développe plus pour léguer, mais parce qu’il croit à ce qu’il construit.

D’ailleurs, il n’a jamais voulu imposer la ferme à ses enfants, Abigaël et Raphaël. Pour lui, l’agriculture n’est pas un héritage qu’on transmet par obligation : c’est une vocation. Abigaël étudie la médecine sportive en Floride, où elle joue aussi au rugby universitaire. Raphaël, passionné de soccer, étudiant de niveau secondaire aux États-Unis, évolue comme gardien de but. Le père les soutient à distance, sans pression, avec fierté.

La vie insulaire

Vivre d’agriculture sur une île n’est pas une difficulté pour Frédéric, même si l’avion et le traversier sont les deux seuls moyens de rejoindre la rive. « Cela nous enseigne la patience », dit-il, philosophe. Sur une île, le moindre bris peut entraîner des retards. Une pièce ne vient jamais aussi vite qu’on le voudrait. La machinerie arrive par bateau. Les coûts sont plus ­élevés, les solutions plus lentes. Mais ce qu’on y gagne en beauté, en appartenance, en solidarité, n’a pas de prix. À L’Isle-aux-Grues, on ne fait pas que traire les vaches. On cultive un certain art de vivre ensemble.

Frédéric recueille l’ensilage qui permettra de nourrir son troupeau.
Frédéric recueille l’ensilage qui permettra de nourrir son troupeau.

Son implication ne s’arrête pas à l’agriculture. Actuel maire, ex-candidat conservateur au provincial, Frédéric croit en une rigueur morale trop souvent absente du discours public. Il ne se gêne pas pour dénoncer l’hypocrisie, mais toujours avec nuance. « On manque de gens capables de s’imposer les mêmes règles qu’ils imposent aux autres », lâche-t-il, sans animosité, mais avec conviction.

Rien n’a été simple pour Frédéric Poulin. Il a essuyé des refus, recommencé, insisté jusqu’à ce qu’on lui dise oui. « Ne t’arrête jamais à un seul non », dit-il. Il a appris que les projets les plus solides naissent parfois dans l’adversité. Mais il sait aussi qu’il ne faut pas tout forcer : certaines choses arrivent quand on est prêt à les recevoir. Dans son parcours, l’écoute du moment juste compte autant que la ténacité. Et rien de tout cela ne tiendrait sans l’entourage. Il avance parce qu’il s’est bien entouré, de gens fiables, loyaux, qui partagent ses valeurs et l’aident à faire tenir l’ensemble, jour après jour.  

En 2018, Frédéric a acheté la ferme voisine.

En 2018, Frédéric a acheté la ferme voisine.

Le bon coup de l’entreprise

Le tournant décisif de la Ferme Lilogru, selon Frédéric Poulin, a été le passage de la location à la propriété. Pendant cinq ans, il a cultivé sur des terres prêtées, avec des bâtiments empruntés, toujours à la merci de l’incertitude. En 2008, l’achat de son premier terrain a marqué un nouveau départ. Dix ans plus tard, le rachat de la ferme voisine a permis de réunir les parcelles, de consolider l’exploitation et de former un bloc cohérent, plus facile à gérer. Ce changement a non seulement stabilisé les opérations, mais il a aussi donné de l’élan au projet : plus de prévisibilité, plus de marge de manœuvre, plus de confiance. « Être maître chez soi, c’est plus qu’un rêve : c’est la base pour investir, planifier, et respirer », dit-il. Et quand on a, en prime, la vue sur les champs et le fleuve, l’attachement à la terre devient une évidence.

Fiche technique
Nom de la ferme :

Ferme Lilogru

Spécialité :

Lait

Année de fondation :

2004

Nom du propriétaire :

Frédéric Poulin

Nombre de génération :

1

Superficie en culture :

200 hectares

Cheptel :

160 têtes, 105 en lactation

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